dimanche 6 avril 2008

Le bruissement de la langue

« Je m'imagine aujourd'hui, un peu à la manière de l'ancien Grec, tel le décrit Hegel : il interrogeait, dit-il, avec passion, sans relâche, le bruissement des feuillages, des sources, des vents, bref le frisson de la Nature, pour y percevoir le dessin d'une intelligence. Et moi, c'est le frisson du sens que j'interroge en écoutant le bruissement du langage - de ce langage qui est ma Nature à moi, homme moderne. »

(Roland Barthes, dans « Vers une esthétique sans entraves », 1975)

Une voix ou une voie ?

Mon projet intime comportant notamment de découvrir les écrivains, la littérature, et suivant divers conseils de personnes en qui j'ai mis ma confiance, j'avais entrepris la lecture de Roland Barthes. Ayant emprunté son ouvrage « Œuvres complètes - Tome 3 » contenant les « Fragments d'un discours amoureux » ainsi que « La chambre claire » qui m'avaient été spécialement recommandés, je n'ai pu terminer mes lectures vagabondes (inévitablement j'avais transgressé vers d'autres écrits - ci-dessous), car j'ai imprudemment dépassé la date de rendu de la bibliothèque. Je me suis retrouvée brutalement dessaisie de ce gros livre qui m'a pourtant ouvert à un monde de l'esprit que je ne soupçonnais (peut-être ?) pas. Ce « peut être » car je me demande si je ne retourne pas aux sources de mon enfance, celles d'un père cultivé, entouré de livres, un peu philosophe, musicien, mathématicien, bouddhiste, scientifique et grand penseur... Un fou, forcément, qui s'est « soigné » avec ces outils là.

La lecture de cet ouvrage était d'autant plus laborieuse que je prenais des notes... Voici aujourd'hui un petit extrait de ces notes, sur le thème de l'écrivain. Je finirai bien par m'acheter - quand je pourrai - l'un des ouvrages cités plus haut, parce qu'ils font déjà partie du tracé nouveau de mon paysage intérieur, de mon ouverture à la Littérature. De mon intime donc.

Depuis, ma versatilité, mes déambulations, mes rencontres et ma mauvaise mémoire ayant sévi, au lieu d'acheter ce livre, j'en ai acheté d'autres, dont il est déjà question pour certains ici...

Je me sens dans cette démarche - qui eut pour départ un désir d'écrire - comme l'amoureuse éperdue d'un étranger (paré de l'aura de celui que l'on croit connaître), qui par passion - douce et inattendue contrainte - serait amenée à découvrir et à apprendre cette langue étrangère en vue de tricoter du bonheur avec l'être fantasmé, et qui finalement se passionnerait d'un autre appétit pour les riches méandres de cette langue, comme d'un univers insoupçonné, source vive de nouveaux symboles pour son esprit et son âme, et en oublierait (momentanément) l'être convoité.

&

« D'un point de vue des pratiques et des souffrances, tout écrivain peut se comparer aux plus grands. »
(Roland Barthes, dans « Sollers écrivain », à propos de Sollers et Proust « comparés »)

« Une fin que l'écrivain lit dans sa solitude sociale. Car l'écrivain est seul, abandonné des anciennes classes et des nouvelles. Sa chute est d'autant plus grave qu'il vit aujourd'hui dans une société où la solitude elle-même, en soi, est considérée comme une faute [...]. Nous acceptons (c'est là notre coup de maître) les particularismes mais non les singularités ; les types, mais non les individus. [...] Mais l'isolé absolu ? Celui qui n'est ni breton, ni corse, ni femme, ni homosexuel, ni fou, ni arabe, etc. ? Celui qui n'appartient même pas à la minorité ? La littérature est sa voix, qui, par un renversement "paradisiaque", reprend superbement toutes les voix du monde, et les mêle dans une sorte de chant qui ne peut être entendu que si l'on se porte, pour l'écouter [...], très au loin, en avant, par delà les écoles, les avant-gardes, les journaux et les conversations. »
(Roland Barthes, Œuvres complètes page 950)

« Dans tout homme qui parle l'absence de l'autre, du féminin se déclare : cet homme qui attend et qui souffre, est miraculeusement féminisé. Un homme n'est pas féminisé parce qu'il est inverti, mais parce qu'il est amoureux. »
(Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux)

mercredi 2 avril 2008

Elle ne doit pas savoir qu’elle écrit ce qu’elle écrit

« Il faut toujours une séparation d’avec les autres gens autour de la personne qui écrit les livres. C’est une solitude essentielle. C’est la solitude de l’auteur, celle de l’écrit. Pour débuter la chose, on se demande ce que c’était ce silence autour de soi. Et pratiquement à chaque pas que l’on fait dans une maison et à toutes les heures de la journée, dans toutes les lumières, qu’elles soient du dehors ou des lampes allumées dans le jour. Cette solitude réelle du corps devient celle, inviolable, de l’écrit. Je ne parlais de ça à personne. Dans cette période là de ma première solitude j’avais déjà découvert que c’était écrire qu’il fallait que je fasse. »

« J’étais abasourdie par Lacan. Et cette phrase de lui : '' Elle ne doit pas savoir qu’elle écrit ce qu’elle écrit. Parce qu’elle se perdrait. Et ça serait la catastrophe. '' C’est devenu pour moi, cette phrase, comme une sorte d’identité de principe, d’un '' droit de dire '' totalement ignoré des femmes »

« C’est l’inconnu de soi, de sa tête, de son corps. Ce n’est même pas une réflexion, écrire, c’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie. »

(Marguerite Duras : Écrire - Folio 1993)

mardi 1 avril 2008

Le pont


Extrait de : « Essais et conférences », de Martin Heidegger :

Bâtir habiter penser

« Léger et puissant », le pont s’élance au-dessus du fleuve. Il ne relie pas seulement deux rives déjà existantes. C’est le passage du pont qui seul fait ressortir les rives comme rives. C’est le pont qui seul fait ressortir les rives comme rives. C’est le pont qui les oppose spécialement l’une à l’autre. C’est par le pont que la seconde rive se détache en face de la première. Les rives ne suivent pas le fleuve comme des lisières indifférentes de la terre ferme. Avec les rives, le pont amène au fleuve l’une et l’autre étendue de leurs arrière-pays. Il unit le fleuve, les rives et le pays dans un mutuel voisinage. Le pont rassemble autour du fleuve la terre comme région. Il conduit ainsi le fleuve par les champs. Les piliers, qui se dressent immobiles dans le fleuve, soutiennent l’élan des arches, qui laissent aux eaux leur passage. Que celles-ci suivent leur cours gaiement et tranquillement, ou que les flots du ciel, lors de l’orage ou de la fonte des neiges, se précipitent en masses rapides sous les arches, le pont est prêt à accueillir les humeurs du ciel et leur être changeant. Là même où le pont couvre le fleuve, il tient son courant tourné vers le ciel, en ce qu’il le reçoit pour quelques instants sous son porche, puis l’en délivre à nouveau.

Le pont laisse au fleuve son cours et en même temps il accorde aux mortels un chemin, afin qu’à pied ou en voiture, ils aillent de pays en pays. Les ponts conduisent de façons variées. Le pont de la ville relie le quartier du château à la place de la cathédrale, le pont sur le fleuve devant le chef-lieu achemine voitures et attelages vers les villages des alentours. Au-dessus du petit cours d’eau, le vieux pont de pierre sans apparence donne passage au char de la moisson, des champs vers le village, et porte la charretée de bois du chemin rural à la grand-route. Le pont de l’autostrade est pris dans le réseau des communications lointaines, de celles qui calculent et qui doivent être aussi rapides que possible. Toujours et d’une façon chaque fois différente, le pont ici ou là conduit les chemins hésitants ou pressés, pour que les hommes aillent sur d’autres rives et finalement, comme mortels, parviennent de l’autre côté. De ses arches élevées ou basses, le pont saute le fleuve ou la ravine : afin que les mortels – qu’ils gardent en mémoire ou qu’ils oublient l’élan du pont – afin qu’eux-mêmes, toujours en route déjà vers le dernier pont, s’efforcent au fond de surmonter ce qui en eux est soumis à l’habitude ou n’est pas sain[1] pour s’approcher de l’intégrité[2] du Divin. Le pont rassemble, car il est l’élan qui donne un passage vers la présence des divins : que cette présence soit spécialement prise en considération (bedacht) et visiblement remerciée (bedankt) comme dans la figure du saint protecteur du pont, ou qu’elle demeure méconnaissable, ou qu‘elle soit même repoussée et écartée.

Le pont, à sa manière, rassemble auprès de lui la terre et le ciel, les divins et les mortels.



[1] L’habituel est ici le « quotidien », le champ d’activité de l’« On »
[2] Le « Sain », le « Non-Blessé »

vendredi 29 février 2008

Lire&crire

©Tortue éperdue : cliquer pour agrandir

Je lis. Lire la lie, laide et dure, le lu du dit, le lait de la culture. Lire les cris durs. Écriture et rire, et crise à croire d’être auteure : être autrement, être autre, ment ! Être soi, même élire. Être écrite vaine, ment, mentir et maudire le limon. Et crie, le cri il met le mot dit, maudire l’ému des maux dits. Crier l’aigri, mais gris. Mais qui ? Lire, et lire déchire : m’en tirer… M’en lire ou m’enliser ? Écris « rai » et lis « ré » ; lis et dé lie et à vie lis. Et crie ! Et lis À la ligne d’horizon, je regarde, détachée, s’éloigner furtivement les racines de mes tourments…


© illustrations La Tortue éperdue.
Source dessin de la plume

mercredi 27 février 2008

L'écriture : une célébration

Ces jours ci, dans la rue, dans le bus, dans les magasins surtout, ça me poisse, ça me plombe, ça ne me lâche pas. Endurer, jusqu’à ce que cela m’abandonne et m’oublie, c’est ce que j’ai trouvé de moins violent face à ça. Aucun faux semblant, ça m’empoigne et m’enlève toute envie de tout. Plus de moteur, une envie irrésistible de m’enterrer et de disparaître.

Ce soir, j’ai été surprise de déceler une issue à « ça » – en plein ED, entre poivron et croquettes du chien : comme une promesse de célébration. Anticiper la besogne de façonner ce matériau, de le transformer en beau, si seulement j’en étais capable, bien consciente que c’est un métier, un don et une vocation. Je sais déjà mon goût pour circonscrire aussi minutieusement que possible les contours et le contenu d’un vécu, de donner chair et vie à « quelque substance de moi », car en modelant le matériau je le mets au dehors de moi, à distance dicible, et lui donne ainsi un sens et une forme à mes propres yeux. Et me pardonner de le vivre. Faire don d’une vie propre à l’angoisse, émanciper la peur, la culpabilité, la honte, le manque ou la tristesse, en vue d'un apaisement, et leur conférer un droit de cité en moi ou ailleurs.

Faire avec cette lourdeur, ce poids qui descend le centre vital très bas, si bas que seul une béance pourrait l'héberger. Laisser vivre le symptôme à son niveau corporel, de sa propre vie, sans lutter contre lui, plutôt que de le dédaigner au profit d’une causalité sensée être identifiée, ainsi gratifiée d’une hypothétique noblesse. Même si savoir la cause peut aider à « traverser ». Laisser à cette vague de fond prendre la place qu’elle demande, l’énergie qu’elle requiert, c’est lui donner une légitimité. Peut être même le seul apaisement immédiat – puisque j’ai renoncé aux produits anesthésiants. C’est une sorte de mécanisme qui dégonfle la souffrance, la désactive : l’observer et lui donner sa place c’est l’autoriser à exister… Dire l'étouffement, et sa dangereuse progression, cette source empoisonnée aux tréfonds de moi même, c’est déjà regarder le phénomène, et rendre au mal une valeur extérieure à elle, presque anatomique.

Comme pour tout le monde, les prosaïques contraintes de mon quotidien, tout bien expérimenté, s’accommodent mal de l’analyse et de l’introspection, excepté dans certains contextes consacrés. J’ai appris le leurre de cette croyance que la réflexion et l’activité du mental ont une prise quelconque sur le « mal » : celui-ci vit de sa propre existence, et le fera tant qu’il en aura besoin.
Etty Hillesum dit : « Fais ce que ta main trouve à faire, et ne pense pas à l'heure suivante ». La clé se trouve dans les tout petits détails de la vie, au sens qu'on leur confère. Et l'action.

Depuis quelques temps l’écriture et la lecture, compagnes et alliées, me font la danse du ventre et me séduisent par leur potentiel de surprises, de créativité et d’enrichissement. Des univers de refuges et de retrouvailles joyeuses, bouleversantes ou émouvantes de soi et de l’autre.
Ma démarche, mes tâtonnements actuels m’amènent à aborder certains écrivains qui ont su dire avant moi leur humanité et leur philosophie, intellectuellement, avec souffle, sensibilité ou humour, et quitter ainsi la solitude de ces souffrances certainement les plus partagées, et aussi les moins avouées.

M’incarner en écrivant ce que je vis, pour ne pas l’éviter et passer à côté de ce que ça peut revêtir de richesses et d'unicité, trouver le verbe ajusté pour le célébrer au lieu de le honnir, ce mal récurrent qui néanmoins s'éloigne de moi ; écrire pour le déposséder de son pouvoir ravageur, échappant ainsi à l'engloutissement.

Au fond, je ne sais pas très bien ce que je recherche vraiment : un soulagement, m’adonner au plaisir d’écrire, ou écrire quelque chose d’inédit à donner à lire ? Tout ceci me semble plein d'ambivalences...

Quoi qu'il en soit, je le vis toujours comme une célébration.

lundi 25 février 2008

La vie est difficile, mais ça n’est pas grave


Une vie bouleversée : Etty Hillesum

Ce livre m’avait été prêté. Depuis je l’ai acheté et je suis un peu déçue de la nouvelle édition, la typographie est moins élégante. (Editions du Seuil – Points 1995)

Comme toutes les choses qui font sens dans notre vie, je ne l’avais pas prévu, pas programmée l’irruption de ces mémoires bouleversées et bouleversantes. Une rencontre aussi. Depuis, Etty m’accompagne et ma vie a franchi un cap avec elle.

Partager ici cette expérience avec le souci que mes propos ne soient pas réducteurs – et de ce que je vis et de ce qu’elle dit -, ce partage d’intensité, de beauté et de richesse. « Son âme sans épiderme ».

Cette jeune fille très libre des années 42, moderne, a tout vécu, tout connu, une sexualité débridée, une thérapie surtout, et l'amour profond pour l'homme qui l'y accompagnera, qui la fera cheminer des angoisses existentielles à une intense vie intérieure puis à un mysticisme à la fois grave et joyeux et qui évoluera selon moi avec sa destinée, toujours attentive à ses amis et à sa famille, à son âme, et ce dans une omniprésente cohabitation avec les nazis d'Amsterdam.

Ses questionnements - et ses fulgurantes réponses – sur des choses qui me concernent autant que : l’écriture, la centration, l’équilibre entre vie intérieure et environnement, et leurs interactions, - le monde et le soi intérieur – le sentiment puissant et inné d’une mission qu’il faut sculpter et arracher au quotidien, l’autodiscipline que je commence à regarder d’un œil moins méfiant, les errances de l’âme et le désespoir, la foi, l’aspiration à grandir et à se dépasser, le vécu toujours plus intense de la réalité d’une existence spirituelle, du sacré de la vie, ses appétits sexuels finalement « dépassés » pour en avoir « extirpé » le sens qu’elle y met – et de ses vrais besoins - , son appétit tout simplement pour la vie et les choses de l’esprit, la lecture et le travail de certains auteurs (Dostoïevski et R.M. Rilke, pour elle), son altruisme surtout, qualité devenue inaccessible pour m’être longtemps abusée à cet endroit, et que je rejoins par d’autres biais…

Etty Hillusum m’a élargi un peu l’âme, m’a insufflé un peu de… foi ? à un moment où je pouvais la prendre, justement (il est de longues périodes où cela ne peut même pas nous traverser). Cette jeune juive découvrant la Bible, et se nommait : « celle qui ne sait pas s’agenouiller », ce qu’elle finira par faire, et de quelle manière : « Etre à l'écoute de soi-même. Se laisser guider, non plus par les incitations du monde extérieur, mais par une urgence intérieure », ou « sans doute un petit morceau de ciel restera toujours visible et j’aurai toujours en moi un espace intérieur assez vaste pour joindre les mains en prière ».

Tout ce que je lis sous sa plume, cette passion de la vie, de l'amour exigeant et de celui facile, et ces angoisses profondes, « un espace infini traversé de menaces mais aussi d'éternité », ces mots déposés sur ses cahiers « à lignes bleues », parlent de moi aussi, et comment cette jeune fille, disparue à 29 ans à Auschwitz, me laisse son message, au travers de tant de hasards. Et ce message est exempt de toute considération morale et de toute orthodoxie religieuse. « Chaque jour nous dépouille d’un peu de médiocrité ».

Dire aussi le goût que ça a qu’elle ait tant aspiré à laisser une œuvre littéraire et un message spirituel et humain et que sans le savoir c’est ce qu’elle a fait dans ce « simple journal intime » que je tiens entre mes mains quelques 45 ans plus tard…

A propos de ses aspirations à l’écriture, et la comparant à des estampes japonaises : « c’est ainsi que je veux écrire. Avec autant d’espace autour de peu de mots. […] Je voudrais n’écrire que des mots insérés organiquement dans un grand silence, et non des mots qui ne sont là que pour déchirer ce silence. […] Quelques coups de pinceau délicats – mais quel rendu du plus infime détail ! – et tout autour un grand espace, non pas un vide, disons plutôt : un espace inspiré. […] Si j’écris un jour (et qu’écrirais-je au juste ?) je voudrais tracer ainsi les quelques mots au pinceau sur un grand fond de silence. […] Il s’agira de trouver un juste dosage entre le dit et le non-dit, un non-dit d’action plus gros d’action que tous les mots que l’on peut tisser ensemble […] ». Et plus loin enfin : « Chaque mot serait comme une pierre milliaire ou un petit tertre au long des chemins infiniment plats et étendus, de plaines infiniment vastes ».

Dire combien j’ai alimenté à la lire mon moteur à reprendre goût à la vie, en son inéluctable cruauté, son chaos et son ineffable beauté, ses possibilités de plénitude – en conscience – et sa finitude : « La vie est difficile, mais ça n’est pas grave ».

Son regard sur la mort me fait grandir, car elle ne parle que de plénitude de chaque instant d’existence, et que la mort n’y est « qu’un évènement » qui élargit ce que nous avons à vivre. « Regarder la mort en face est l’accepter comme partie intégrante de la vie, c’est élargir la vie. […] Cela semble un paradoxe : en excluant la mort de sa vie on se prive d’une vie complète, et en l’y accueillant on élargit et on enrichit sa vie ». Et dans cette vision éclairée : « Je sais maintenant que vie et mort sont unies l'une à l'autre d'un lien profondément significatif. Ce sera un simple glissement, même si la fin, dans sa forme extérieure, doit être lugubre et atroce » dit-elle, se sachant condamnée

Il me suffit d’ouvrir le livre à n’importe quelle page, j’y trouve toujours du beau : « Tant de beauté et tant d’épreuves. Et toujours, dès que je me montrais prête à les affronter, les épreuves se sont changées en beauté ». Et la page suivante : « Il est toujours là, cet arbre, cet arbre qui pourrait écrire ma biographie. Pourtant ce n’est plus le même, ou bien est-ce moi qui ne suis plus la même ? ».

Lire Etty Hillesum pour moi, ce fut comme si une autre femme, dans un autre pays et en d’autres temps, avait relaté un cheminement que j’ai déjà partiellement emprunté (car elle est devenue mystique et pas moi), vécu ma vie intérieure en accéléré (en deux ans de journal intime elle parcourt un chemin intérieur fulgurant), laissant ce témoignage à la postérité et me donnant des clés en avance.

« N’existe-t-il pas d’autres réalités que celle qui s’offre à nous dans le journal et dans les conversations irréfléchies et exaltées des gens affolés ? Il y a aussi la réalité de ce petit cyclamen rose indien et celle aussi du vaste horizon que l’on finit toujours par découvrir au-delà des tumultes et du chaos de l’époque. » Cette intension de sens dans chaque infime détail du quotidien.

Elle est toujours lucide, elle s’élève toujours : « C’est en souffrant que j’apprends ce que je sais (…). Mais c’est le passage obligé pour accéder soi-même au cosmos. Toutefois le billet d’entrée est particulièrement élevé, on doit le réunir longtemps à l’avance, à force de sang et de larmes. Mais il n’est pas excessif ; pas une souffrance, pas une larme n’est de trop. »

Durant ses séjours successifs dans le camp d’où elle ne reviendra finalement pas, elle s’est tant élevée, son rayonnement mystique est si intense que je me sens dépassée. C’est une mystique et une philosophe, et je crois que c‘est la philosophe qui me touche :

« Dans mes actions et mes sensations quotidiennes les plus infimes se glisse un soupçon d’éternité. Je ne suis pas seule à être fatiguée, malade, triste ou angoissée, je le suis à l’unisson de millions d’autres à travers les siècles, tout cela c’est la vie ; la vie est belle et pleine de sens dans son absurdité, pour peu que l’on sache y ménager une place pour tout et la porter toute entière en soi dans son unité ; alors la vie, d’une manière ou d’une autre, forme un ensemble parfait. Dès que l’on refuse ou veut éliminer certains éléments, dès que l’on suit son bon plaisir et son caprice pour admettre tel aspect de la vie et en rejeter tel autre, alors la vie devient en effet absurde : dès lors que l'ensemble est perdu, tout devient arbitraire. »

Chaque page – jusqu’à ses lettres du camp de Westerbork - est un champ (un chant) de méditation et d’émerveillement et son témoignage a pour moi valeur d’encouragement.

Revers de miroir


J
'ai besoin de ces coupures d'avec l'extérieur, de ces descentes solitaires recroquevillées, dans une consistance intérieure presque minérale, rejoindre le blessé en moi, cet archaïque apprivoisé pour m'y réchauffer, me recentrer et y puiser toute la force capable de m'habiter, pour exister à nouveau avec les autres et vivre ce que j'ai à vivre...

mardi 19 février 2008

Songes d'une matinée dans le métro


*10h 30, sur le trajet du métro :

Je me suis regardée dans une vitrine et je me suis dit : « ma démarche est hésitante ». Où ai-je été écoper cette banalité ? Bancale serait plus exact, ou claudicante ? Ou bien, chaloupée ?

*10h 42, assise une fesse en dehors du strapontin, le nez dans mon bouquin :
Ce jeune géant assis à côté de moi est d'une beauté grecque qui m'arrache un râle contenu. Il exsude de lui la - le... Mon désir. (Je suis sensible aux géants).

*10h50, correspondance à St Lazare :
Le dôme de cette station (dehors & dedans) est bien conçu. Esthétiquement et fonctionnellement. Dans les escalators je regarde en bas vers la rotonde à plusieurs niveaux de la ligne 14 et je me sens dans un film de science fiction. C'est la première fois que je le formule, mais je me le disais à chaque fois.

*10h 52, le couloir qui se termine par un coude puis par l'escalier :
Ça fait un an 1/2 que je fais le même trajet toutes les semaines. Je réalise seulement maintenant que je le connais par cœur. Ou est-ce que c'est seulement maintenant que je le connais par cœur ? La faute à mon mental toujours ailleurs que là où je suis.

*10h 53, dans le couloir juste au coude :
J'ai croisé une armada de contrôleurs RATP, ça sentait le rire gras (comme aimait à le dire méprisamment mon père à propos de la famille de ma mère) et l'after shave dégueulasse à la lavande.

*10h 54 le coude du couloir juste avant l'escalier :
Il y avait là, en arrêt, une grande et belle femme brune, très maigre. C'était une actrice mais je ne sais pas son nom. Elle m'a parue perdue.

*10h 55, le palier dans le petit escalier :
Cette affiche de Michèle Torr. Michèle Tooorrrrrrrr... (je me gratte la tête et je roule des yeux, le tout intérieurement).

*11h 03, Ligne 12, siège à quatre :
Tandis que j'écris sur mes genoux, un jeune homme ramasse mon bouquin qui est tombé : « Madame !... » Ah oui, c'est vrai, je suis une dame.

*11h 12, le même siège à quatre, mais le jeune homme poli est parti :
Un vieux Monsieur très guindé digne vient s'asseoir face à moi, nos genoux se touchent, brrr j'évite. Je devine qu'il a lancé un regard appuyé au turc-roumain-slovaque qui a envahi deux banquettes d'un seul coup avec ses sacs, juste pour deux stations. Écrire devient inconfortable.

*11h 15, le nez dans mon bouquin à nouveau
Ce bouquin de Fred Vargas ça n'est peut être pas de la littérature (j'ai des prétentions récentes) mais qu'est-ce qu'elle m'ébranle comme elle écrit l'intuition...

*11h 30, à destination :
Dans la salle d'attente, je remarque à nouveau cette carte postale épinglée au mur - la photo d'un tag : « Plutôt la VIE » y est proclamé.

Oui, plutôt la VIE, c'est un vrai choix, ça.

Post-scriptum :
Dans le bus au retour, derrière moi deux jeunes complètement défoncés, beaux, bruyants et pathétiques ; la zone. Je me dis : plutôt la vie, un choix ? Il y a des choix (la défonce) qui s'ils sont des non-choix, sont des choix quand même... Ainsi va la vie, pour tenter d'exister un peu quand même. Et je sais de quoi je parle.

dimanche 17 février 2008

Les galets


On doit le flou remarquable de cette photo
de la cascade - et des autres vues - à mon téléphone portable



Ne pas laisser cette journée de dimanche s’éteindre avant d’en avoir témoigné, telle est la pensée que je remâche depuis ce matin. Plutôt une interrogation qu’une pensée, et teintée de jugement. Qu’est-ce qui fait que la journée d’hier ne s’est pas imprégnée en moi comme un événement exceptionnel ? Une voix en moi m’empoisonne avec ses « ça aurait dû te faire ça, normalement... », comme s'il existait un standard de vécus, auquel il faudrait se conformer ?

Hier j’ai passé la journée à la mer. Et la mer, que je vois si rarement, habituellement elle m’empoigne et me stupéfie, m’émerveille. D’autant que le paysage quotidien dont je me contente est celui de la ville. La nature, elle me manque toujours, plus ou moins cruellement.

Ce samedi là brille de cette lumière particulière des jours d’hiver radieux, et le froid est sec et vif. Je suis bien couverte et j’adore le vent de la mer.
Alors comment se fait-il que cette journée extra-ordinaire ne m’ait pas transportée ? Par quoi et où mes sens étaient-ils capturés ? Cette anesthésie émotionnelle, pas tout à fait inconnue, qui m’interdit de goûter pleinement au moment présent.

Ce matin j'ai dit au téléphone : « Hier, j'ai été à la mer » et en le disant, et écoutant ce « Ah bon ??», j'ai mieux gravé que c'est à moi que c'était arrivé.

Dans cette expédition, comme un écran à mes propres ressentis, il y a l’omniprésence de ces six pré adolescentes que A. (l’animatrice) et moi accompagnons pour découvrir une plage de galets. La relation avec A. à la fois ultra confiante et toujours en redécouverte, un mélange de vigilance et d’amour ? La fatigue d’un lever très matinal, faisant suite à un vendredi de digestion de crise, terminé par une nouvelle soirée « conférence » dans Paris ? Peut être.

Hier, je commence à me poser cette question vers 15h, lorsque enfin assise sur le rebord d’un bac à sable j’attends le petit groupe occupé à acheter des cartes postales. Le soleil me réchauffe agréablement, enfin seule (?) et protégée du froid mordant par le bloc que forme cet hôtel hideux, sur cette placette dédiée aux poubelles et aux toilettes publiques, que nous sommes bien contentes de trouver.

- « Qu’est-ce que je vais retenir de cette journée ? Qu’est-ce qui s’est imprimé en moi aujourd’hui, dans cette expérience presque surréaliste ? ». Et la réponse sommaire, presque absurde :
- Ce sont ces quelques secondes, où m’approchant de l’eau au risque de trébucher pour cause de dangereux monticule de galets, cet instant magique où l’expérience m’a enfin transpercée, où j’ai « vu » la transparence de l’eau juste en amont de la vague qui se formait, cette épaisseur d’eau faisait loupe sur les galets aux camaïeux bruns et gris. Et le grondement sourd de la vague qui soulève les galets. Cet instant là, cette vision et ce son là, cette émotion là. Imprimée. Un instant où vécu, sens alertés, événement, présent, font un tout. Un instant où je me sens exister intensément dans l'environnement, incluant les cris de mes petites compagnes.

Pourtant trois heures auparavant, assises sur ces digues de gros galets, à trois mètres du ressac, nous avions pique niqué gaiement... Et, dans une brume changeante les falaises si particulières de Fécamp s’imposaient en avant plan de l’horizon bombé de l’océan bleu-vert. Ce soir seulement, en observant une photo les éoliennes me reviennent en mémoire.

A mieux m'y attarder il me reste d'autres fragments : malgré le sol menaçant (pour moi) de galets et sous le vent vif du large, je retiens quelques instants fugaces avec ces adolescentes, dont la confiance en moi est si volatile, moments partagés qui ont fait sens pour moi, ou m’ont émue.

A., spontanée et vive dans son professionnalisme, se réjouit de l'émerveillement de nos ados ; et nos discussions plus intimes à l’avant du minicar, quand les filles sont calmes, et les souvenirs qui ont resurgi pour elle comme pour moi au passage à Étretat, (mais pour moi c’était un souvenir au goût lourd, un peu écœurant).

A. qui me confie le volant du minicar au retour, ce qui me touche énormément et me paralyse de responsabilité et de trac, moi qui aime tant conduire et si aisément d’habitude, malmenant la boîte de vitesse.

De retour chez moi en bus à 21h, je n’ai déjà plus le souvenir de cet écrin d’un mètre carré de vague roulant sur les galets gris et bruns. Peut être ai-je gardé l’emprunte d’un grand bol d’air, de liberté improvisée - les ados son imprévisibles -, d’une drôle de parenthèse dans mon quotidien, dont j’ai presque la tentation de croire qu’elle n’a pas existé. Jusqu’à maintenant…


Devant mon clavier, deux témoins immobiles, froids, ovales et stratifiés dans des tons dégradés de gris viennent s'ajouter à mes petits objets sacrés.