dimanche 6 avril 2008

Le bruissement de la langue

« Je m'imagine aujourd'hui, un peu à la manière de l'ancien Grec, tel le décrit Hegel : il interrogeait, dit-il, avec passion, sans relâche, le bruissement des feuillages, des sources, des vents, bref le frisson de la Nature, pour y percevoir le dessin d'une intelligence. Et moi, c'est le frisson du sens que j'interroge en écoutant le bruissement du langage - de ce langage qui est ma Nature à moi, homme moderne. »

(Roland Barthes, dans « Vers une esthétique sans entraves », 1975)

Une voix ou une voie ?

Mon projet intime comportant notamment de découvrir les écrivains, la littérature, et suivant divers conseils de personnes en qui j'ai mis ma confiance, j'avais entrepris la lecture de Roland Barthes. Ayant emprunté son ouvrage « Œuvres complètes - Tome 3 » contenant les « Fragments d'un discours amoureux » ainsi que « La chambre claire » qui m'avaient été spécialement recommandés, je n'ai pu terminer mes lectures vagabondes (inévitablement j'avais transgressé vers d'autres écrits - ci-dessous), car j'ai imprudemment dépassé la date de rendu de la bibliothèque. Je me suis retrouvée brutalement dessaisie de ce gros livre qui m'a pourtant ouvert à un monde de l'esprit que je ne soupçonnais (peut-être ?) pas. Ce « peut être » car je me demande si je ne retourne pas aux sources de mon enfance, celles d'un père cultivé, entouré de livres, un peu philosophe, musicien, mathématicien, bouddhiste, scientifique et grand penseur... Un fou, forcément, qui s'est « soigné » avec ces outils là.

La lecture de cet ouvrage était d'autant plus laborieuse que je prenais des notes... Voici aujourd'hui un petit extrait de ces notes, sur le thème de l'écrivain. Je finirai bien par m'acheter - quand je pourrai - l'un des ouvrages cités plus haut, parce qu'ils font déjà partie du tracé nouveau de mon paysage intérieur, de mon ouverture à la Littérature. De mon intime donc.

Depuis, ma versatilité, mes déambulations, mes rencontres et ma mauvaise mémoire ayant sévi, au lieu d'acheter ce livre, j'en ai acheté d'autres, dont il est déjà question pour certains ici...

Je me sens dans cette démarche - qui eut pour départ un désir d'écrire - comme l'amoureuse éperdue d'un étranger (paré de l'aura de celui que l'on croit connaître), qui par passion - douce et inattendue contrainte - serait amenée à découvrir et à apprendre cette langue étrangère en vue de tricoter du bonheur avec l'être fantasmé, et qui finalement se passionnerait d'un autre appétit pour les riches méandres de cette langue, comme d'un univers insoupçonné, source vive de nouveaux symboles pour son esprit et son âme, et en oublierait (momentanément) l'être convoité.

&

« D'un point de vue des pratiques et des souffrances, tout écrivain peut se comparer aux plus grands. »
(Roland Barthes, dans « Sollers écrivain », à propos de Sollers et Proust « comparés »)

« Une fin que l'écrivain lit dans sa solitude sociale. Car l'écrivain est seul, abandonné des anciennes classes et des nouvelles. Sa chute est d'autant plus grave qu'il vit aujourd'hui dans une société où la solitude elle-même, en soi, est considérée comme une faute [...]. Nous acceptons (c'est là notre coup de maître) les particularismes mais non les singularités ; les types, mais non les individus. [...] Mais l'isolé absolu ? Celui qui n'est ni breton, ni corse, ni femme, ni homosexuel, ni fou, ni arabe, etc. ? Celui qui n'appartient même pas à la minorité ? La littérature est sa voix, qui, par un renversement "paradisiaque", reprend superbement toutes les voix du monde, et les mêle dans une sorte de chant qui ne peut être entendu que si l'on se porte, pour l'écouter [...], très au loin, en avant, par delà les écoles, les avant-gardes, les journaux et les conversations. »
(Roland Barthes, Œuvres complètes page 950)

« Dans tout homme qui parle l'absence de l'autre, du féminin se déclare : cet homme qui attend et qui souffre, est miraculeusement féminisé. Un homme n'est pas féminisé parce qu'il est inverti, mais parce qu'il est amoureux. »
(Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux)

mercredi 2 avril 2008

Elle ne doit pas savoir qu’elle écrit ce qu’elle écrit

« Il faut toujours une séparation d’avec les autres gens autour de la personne qui écrit les livres. C’est une solitude essentielle. C’est la solitude de l’auteur, celle de l’écrit. Pour débuter la chose, on se demande ce que c’était ce silence autour de soi. Et pratiquement à chaque pas que l’on fait dans une maison et à toutes les heures de la journée, dans toutes les lumières, qu’elles soient du dehors ou des lampes allumées dans le jour. Cette solitude réelle du corps devient celle, inviolable, de l’écrit. Je ne parlais de ça à personne. Dans cette période là de ma première solitude j’avais déjà découvert que c’était écrire qu’il fallait que je fasse. »

« J’étais abasourdie par Lacan. Et cette phrase de lui : '' Elle ne doit pas savoir qu’elle écrit ce qu’elle écrit. Parce qu’elle se perdrait. Et ça serait la catastrophe. '' C’est devenu pour moi, cette phrase, comme une sorte d’identité de principe, d’un '' droit de dire '' totalement ignoré des femmes »

« C’est l’inconnu de soi, de sa tête, de son corps. Ce n’est même pas une réflexion, écrire, c’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie. »

(Marguerite Duras : Écrire - Folio 1993)

mardi 1 avril 2008

Le pont


Extrait de : « Essais et conférences », de Martin Heidegger :

Bâtir habiter penser

« Léger et puissant », le pont s’élance au-dessus du fleuve. Il ne relie pas seulement deux rives déjà existantes. C’est le passage du pont qui seul fait ressortir les rives comme rives. C’est le pont qui seul fait ressortir les rives comme rives. C’est le pont qui les oppose spécialement l’une à l’autre. C’est par le pont que la seconde rive se détache en face de la première. Les rives ne suivent pas le fleuve comme des lisières indifférentes de la terre ferme. Avec les rives, le pont amène au fleuve l’une et l’autre étendue de leurs arrière-pays. Il unit le fleuve, les rives et le pays dans un mutuel voisinage. Le pont rassemble autour du fleuve la terre comme région. Il conduit ainsi le fleuve par les champs. Les piliers, qui se dressent immobiles dans le fleuve, soutiennent l’élan des arches, qui laissent aux eaux leur passage. Que celles-ci suivent leur cours gaiement et tranquillement, ou que les flots du ciel, lors de l’orage ou de la fonte des neiges, se précipitent en masses rapides sous les arches, le pont est prêt à accueillir les humeurs du ciel et leur être changeant. Là même où le pont couvre le fleuve, il tient son courant tourné vers le ciel, en ce qu’il le reçoit pour quelques instants sous son porche, puis l’en délivre à nouveau.

Le pont laisse au fleuve son cours et en même temps il accorde aux mortels un chemin, afin qu’à pied ou en voiture, ils aillent de pays en pays. Les ponts conduisent de façons variées. Le pont de la ville relie le quartier du château à la place de la cathédrale, le pont sur le fleuve devant le chef-lieu achemine voitures et attelages vers les villages des alentours. Au-dessus du petit cours d’eau, le vieux pont de pierre sans apparence donne passage au char de la moisson, des champs vers le village, et porte la charretée de bois du chemin rural à la grand-route. Le pont de l’autostrade est pris dans le réseau des communications lointaines, de celles qui calculent et qui doivent être aussi rapides que possible. Toujours et d’une façon chaque fois différente, le pont ici ou là conduit les chemins hésitants ou pressés, pour que les hommes aillent sur d’autres rives et finalement, comme mortels, parviennent de l’autre côté. De ses arches élevées ou basses, le pont saute le fleuve ou la ravine : afin que les mortels – qu’ils gardent en mémoire ou qu’ils oublient l’élan du pont – afin qu’eux-mêmes, toujours en route déjà vers le dernier pont, s’efforcent au fond de surmonter ce qui en eux est soumis à l’habitude ou n’est pas sain[1] pour s’approcher de l’intégrité[2] du Divin. Le pont rassemble, car il est l’élan qui donne un passage vers la présence des divins : que cette présence soit spécialement prise en considération (bedacht) et visiblement remerciée (bedankt) comme dans la figure du saint protecteur du pont, ou qu’elle demeure méconnaissable, ou qu‘elle soit même repoussée et écartée.

Le pont, à sa manière, rassemble auprès de lui la terre et le ciel, les divins et les mortels.



[1] L’habituel est ici le « quotidien », le champ d’activité de l’« On »
[2] Le « Sain », le « Non-Blessé »

vendredi 29 février 2008

Lire&crire

©Tortue éperdue : cliquer pour agrandir

Je lis. Lire la lie, laide et dure, le lu du dit, le lait de la culture. Lire les cris durs. Écriture et rire, et crise à croire d’être auteure : être autrement, être autre, ment ! Être soi, même élire. Être écrite vaine, ment, mentir et maudire le limon. Et crie, le cri il met le mot dit, maudire l’ému des maux dits. Crier l’aigri, mais gris. Mais qui ? Lire, et lire déchire : m’en tirer… M’en lire ou m’enliser ? Écris « rai » et lis « ré » ; lis et dé lie et à vie lis. Et crie ! Et lis À la ligne d’horizon, je regarde, détachée, s’éloigner furtivement les racines de mes tourments…


© illustrations La Tortue éperdue.
Source dessin de la plume

mercredi 27 février 2008

L'écriture : une célébration

Ces jours ci, dans la rue, dans le bus, dans les magasins surtout, ça me poisse, ça me plombe, ça ne me lâche pas. Endurer, jusqu’à ce que cela m’abandonne et m’oublie, c’est ce que j’ai trouvé de moins violent face à ça. Aucun faux semblant, ça m’empoigne et m’enlève toute envie de tout. Plus de moteur, une envie irrésistible de m’enterrer et de disparaître.

Ce soir, j’ai été surprise de déceler une issue à « ça » – en plein ED, entre poivron et croquettes du chien : comme une promesse de célébration. Anticiper la besogne de façonner ce matériau, de le transformer en beau, si seulement j’en étais capable, bien consciente que c’est un métier, un don et une vocation. Je sais déjà mon goût pour circonscrire aussi minutieusement que possible les contours et le contenu d’un vécu, de donner chair et vie à « quelque substance de moi », car en modelant le matériau je le mets au dehors de moi, à distance dicible, et lui donne ainsi un sens et une forme à mes propres yeux. Et me pardonner de le vivre. Faire don d’une vie propre à l’angoisse, émanciper la peur, la culpabilité, la honte, le manque ou la tristesse, en vue d'un apaisement, et leur conférer un droit de cité en moi ou ailleurs.

Faire avec cette lourdeur, ce poids qui descend le centre vital très bas, si bas que seul une béance pourrait l'héberger. Laisser vivre le symptôme à son niveau corporel, de sa propre vie, sans lutter contre lui, plutôt que de le dédaigner au profit d’une causalité sensée être identifiée, ainsi gratifiée d’une hypothétique noblesse. Même si savoir la cause peut aider à « traverser ». Laisser à cette vague de fond prendre la place qu’elle demande, l’énergie qu’elle requiert, c’est lui donner une légitimité. Peut être même le seul apaisement immédiat – puisque j’ai renoncé aux produits anesthésiants. C’est une sorte de mécanisme qui dégonfle la souffrance, la désactive : l’observer et lui donner sa place c’est l’autoriser à exister… Dire l'étouffement, et sa dangereuse progression, cette source empoisonnée aux tréfonds de moi même, c’est déjà regarder le phénomène, et rendre au mal une valeur extérieure à elle, presque anatomique.

Comme pour tout le monde, les prosaïques contraintes de mon quotidien, tout bien expérimenté, s’accommodent mal de l’analyse et de l’introspection, excepté dans certains contextes consacrés. J’ai appris le leurre de cette croyance que la réflexion et l’activité du mental ont une prise quelconque sur le « mal » : celui-ci vit de sa propre existence, et le fera tant qu’il en aura besoin.
Etty Hillesum dit : « Fais ce que ta main trouve à faire, et ne pense pas à l'heure suivante ». La clé se trouve dans les tout petits détails de la vie, au sens qu'on leur confère. Et l'action.

Depuis quelques temps l’écriture et la lecture, compagnes et alliées, me font la danse du ventre et me séduisent par leur potentiel de surprises, de créativité et d’enrichissement. Des univers de refuges et de retrouvailles joyeuses, bouleversantes ou émouvantes de soi et de l’autre.
Ma démarche, mes tâtonnements actuels m’amènent à aborder certains écrivains qui ont su dire avant moi leur humanité et leur philosophie, intellectuellement, avec souffle, sensibilité ou humour, et quitter ainsi la solitude de ces souffrances certainement les plus partagées, et aussi les moins avouées.

M’incarner en écrivant ce que je vis, pour ne pas l’éviter et passer à côté de ce que ça peut revêtir de richesses et d'unicité, trouver le verbe ajusté pour le célébrer au lieu de le honnir, ce mal récurrent qui néanmoins s'éloigne de moi ; écrire pour le déposséder de son pouvoir ravageur, échappant ainsi à l'engloutissement.

Au fond, je ne sais pas très bien ce que je recherche vraiment : un soulagement, m’adonner au plaisir d’écrire, ou écrire quelque chose d’inédit à donner à lire ? Tout ceci me semble plein d'ambivalences...

Quoi qu'il en soit, je le vis toujours comme une célébration.

lundi 25 février 2008

La vie est difficile, mais ça n’est pas grave


Une vie bouleversée : Etty Hillesum

Ce livre m’avait été prêté. Depuis je l’ai acheté et je suis un peu déçue de la nouvelle édition, la typographie est moins élégante. (Editions du Seuil – Points 1995)

Comme toutes les choses qui font sens dans notre vie, je ne l’avais pas prévu, pas programmée l’irruption de ces mémoires bouleversées et bouleversantes. Une rencontre aussi. Depuis, Etty m’accompagne et ma vie a franchi un cap avec elle.

Partager ici cette expérience avec le souci que mes propos ne soient pas réducteurs – et de ce que je vis et de ce qu’elle dit -, ce partage d’intensité, de beauté et de richesse. « Son âme sans épiderme ».

Cette jeune fille très libre des années 42, moderne, a tout vécu, tout connu, une sexualité débridée, une thérapie surtout, et l'amour profond pour l'homme qui l'y accompagnera, qui la fera cheminer des angoisses existentielles à une intense vie intérieure puis à un mysticisme à la fois grave et joyeux et qui évoluera selon moi avec sa destinée, toujours attentive à ses amis et à sa famille, à son âme, et ce dans une omniprésente cohabitation avec les nazis d'Amsterdam.

Ses questionnements - et ses fulgurantes réponses – sur des choses qui me concernent autant que : l’écriture, la centration, l’équilibre entre vie intérieure et environnement, et leurs interactions, - le monde et le soi intérieur – le sentiment puissant et inné d’une mission qu’il faut sculpter et arracher au quotidien, l’autodiscipline que je commence à regarder d’un œil moins méfiant, les errances de l’âme et le désespoir, la foi, l’aspiration à grandir et à se dépasser, le vécu toujours plus intense de la réalité d’une existence spirituelle, du sacré de la vie, ses appétits sexuels finalement « dépassés » pour en avoir « extirpé » le sens qu’elle y met – et de ses vrais besoins - , son appétit tout simplement pour la vie et les choses de l’esprit, la lecture et le travail de certains auteurs (Dostoïevski et R.M. Rilke, pour elle), son altruisme surtout, qualité devenue inaccessible pour m’être longtemps abusée à cet endroit, et que je rejoins par d’autres biais…

Etty Hillusum m’a élargi un peu l’âme, m’a insufflé un peu de… foi ? à un moment où je pouvais la prendre, justement (il est de longues périodes où cela ne peut même pas nous traverser). Cette jeune juive découvrant la Bible, et se nommait : « celle qui ne sait pas s’agenouiller », ce qu’elle finira par faire, et de quelle manière : « Etre à l'écoute de soi-même. Se laisser guider, non plus par les incitations du monde extérieur, mais par une urgence intérieure », ou « sans doute un petit morceau de ciel restera toujours visible et j’aurai toujours en moi un espace intérieur assez vaste pour joindre les mains en prière ».

Tout ce que je lis sous sa plume, cette passion de la vie, de l'amour exigeant et de celui facile, et ces angoisses profondes, « un espace infini traversé de menaces mais aussi d'éternité », ces mots déposés sur ses cahiers « à lignes bleues », parlent de moi aussi, et comment cette jeune fille, disparue à 29 ans à Auschwitz, me laisse son message, au travers de tant de hasards. Et ce message est exempt de toute considération morale et de toute orthodoxie religieuse. « Chaque jour nous dépouille d’un peu de médiocrité ».

Dire aussi le goût que ça a qu’elle ait tant aspiré à laisser une œuvre littéraire et un message spirituel et humain et que sans le savoir c’est ce qu’elle a fait dans ce « simple journal intime » que je tiens entre mes mains quelques 45 ans plus tard…

A propos de ses aspirations à l’écriture, et la comparant à des estampes japonaises : « c’est ainsi que je veux écrire. Avec autant d’espace autour de peu de mots. […] Je voudrais n’écrire que des mots insérés organiquement dans un grand silence, et non des mots qui ne sont là que pour déchirer ce silence. […] Quelques coups de pinceau délicats – mais quel rendu du plus infime détail ! – et tout autour un grand espace, non pas un vide, disons plutôt : un espace inspiré. […] Si j’écris un jour (et qu’écrirais-je au juste ?) je voudrais tracer ainsi les quelques mots au pinceau sur un grand fond de silence. […] Il s’agira de trouver un juste dosage entre le dit et le non-dit, un non-dit d’action plus gros d’action que tous les mots que l’on peut tisser ensemble […] ». Et plus loin enfin : « Chaque mot serait comme une pierre milliaire ou un petit tertre au long des chemins infiniment plats et étendus, de plaines infiniment vastes ».

Dire combien j’ai alimenté à la lire mon moteur à reprendre goût à la vie, en son inéluctable cruauté, son chaos et son ineffable beauté, ses possibilités de plénitude – en conscience – et sa finitude : « La vie est difficile, mais ça n’est pas grave ».

Son regard sur la mort me fait grandir, car elle ne parle que de plénitude de chaque instant d’existence, et que la mort n’y est « qu’un évènement » qui élargit ce que nous avons à vivre. « Regarder la mort en face est l’accepter comme partie intégrante de la vie, c’est élargir la vie. […] Cela semble un paradoxe : en excluant la mort de sa vie on se prive d’une vie complète, et en l’y accueillant on élargit et on enrichit sa vie ». Et dans cette vision éclairée : « Je sais maintenant que vie et mort sont unies l'une à l'autre d'un lien profondément significatif. Ce sera un simple glissement, même si la fin, dans sa forme extérieure, doit être lugubre et atroce » dit-elle, se sachant condamnée

Il me suffit d’ouvrir le livre à n’importe quelle page, j’y trouve toujours du beau : « Tant de beauté et tant d’épreuves. Et toujours, dès que je me montrais prête à les affronter, les épreuves se sont changées en beauté ». Et la page suivante : « Il est toujours là, cet arbre, cet arbre qui pourrait écrire ma biographie. Pourtant ce n’est plus le même, ou bien est-ce moi qui ne suis plus la même ? ».

Lire Etty Hillesum pour moi, ce fut comme si une autre femme, dans un autre pays et en d’autres temps, avait relaté un cheminement que j’ai déjà partiellement emprunté (car elle est devenue mystique et pas moi), vécu ma vie intérieure en accéléré (en deux ans de journal intime elle parcourt un chemin intérieur fulgurant), laissant ce témoignage à la postérité et me donnant des clés en avance.

« N’existe-t-il pas d’autres réalités que celle qui s’offre à nous dans le journal et dans les conversations irréfléchies et exaltées des gens affolés ? Il y a aussi la réalité de ce petit cyclamen rose indien et celle aussi du vaste horizon que l’on finit toujours par découvrir au-delà des tumultes et du chaos de l’époque. » Cette intension de sens dans chaque infime détail du quotidien.

Elle est toujours lucide, elle s’élève toujours : « C’est en souffrant que j’apprends ce que je sais (…). Mais c’est le passage obligé pour accéder soi-même au cosmos. Toutefois le billet d’entrée est particulièrement élevé, on doit le réunir longtemps à l’avance, à force de sang et de larmes. Mais il n’est pas excessif ; pas une souffrance, pas une larme n’est de trop. »

Durant ses séjours successifs dans le camp d’où elle ne reviendra finalement pas, elle s’est tant élevée, son rayonnement mystique est si intense que je me sens dépassée. C’est une mystique et une philosophe, et je crois que c‘est la philosophe qui me touche :

« Dans mes actions et mes sensations quotidiennes les plus infimes se glisse un soupçon d’éternité. Je ne suis pas seule à être fatiguée, malade, triste ou angoissée, je le suis à l’unisson de millions d’autres à travers les siècles, tout cela c’est la vie ; la vie est belle et pleine de sens dans son absurdité, pour peu que l’on sache y ménager une place pour tout et la porter toute entière en soi dans son unité ; alors la vie, d’une manière ou d’une autre, forme un ensemble parfait. Dès que l’on refuse ou veut éliminer certains éléments, dès que l’on suit son bon plaisir et son caprice pour admettre tel aspect de la vie et en rejeter tel autre, alors la vie devient en effet absurde : dès lors que l'ensemble est perdu, tout devient arbitraire. »

Chaque page – jusqu’à ses lettres du camp de Westerbork - est un champ (un chant) de méditation et d’émerveillement et son témoignage a pour moi valeur d’encouragement.

Revers de miroir


J
'ai besoin de ces coupures d'avec l'extérieur, de ces descentes solitaires recroquevillées, dans une consistance intérieure presque minérale, rejoindre le blessé en moi, cet archaïque apprivoisé pour m'y réchauffer, me recentrer et y puiser toute la force capable de m'habiter, pour exister à nouveau avec les autres et vivre ce que j'ai à vivre...

mardi 19 février 2008

Songes d'une matinée dans le métro


*10h 30, sur le trajet du métro :

Je me suis regardée dans une vitrine et je me suis dit : « ma démarche est hésitante ». Où ai-je été écoper cette banalité ? Bancale serait plus exact, ou claudicante ? Ou bien, chaloupée ?

*10h 42, assise une fesse en dehors du strapontin, le nez dans mon bouquin :
Ce jeune géant assis à côté de moi est d'une beauté grecque qui m'arrache un râle contenu. Il exsude de lui la - le... Mon désir. (Je suis sensible aux géants).

*10h50, correspondance à St Lazare :
Le dôme de cette station (dehors & dedans) est bien conçu. Esthétiquement et fonctionnellement. Dans les escalators je regarde en bas vers la rotonde à plusieurs niveaux de la ligne 14 et je me sens dans un film de science fiction. C'est la première fois que je le formule, mais je me le disais à chaque fois.

*10h 52, le couloir qui se termine par un coude puis par l'escalier :
Ça fait un an 1/2 que je fais le même trajet toutes les semaines. Je réalise seulement maintenant que je le connais par cœur. Ou est-ce que c'est seulement maintenant que je le connais par cœur ? La faute à mon mental toujours ailleurs que là où je suis.

*10h 53, dans le couloir juste au coude :
J'ai croisé une armada de contrôleurs RATP, ça sentait le rire gras (comme aimait à le dire méprisamment mon père à propos de la famille de ma mère) et l'after shave dégueulasse à la lavande.

*10h 54 le coude du couloir juste avant l'escalier :
Il y avait là, en arrêt, une grande et belle femme brune, très maigre. C'était une actrice mais je ne sais pas son nom. Elle m'a parue perdue.

*10h 55, le palier dans le petit escalier :
Cette affiche de Michèle Torr. Michèle Tooorrrrrrrr... (je me gratte la tête et je roule des yeux, le tout intérieurement).

*11h 03, Ligne 12, siège à quatre :
Tandis que j'écris sur mes genoux, un jeune homme ramasse mon bouquin qui est tombé : « Madame !... » Ah oui, c'est vrai, je suis une dame.

*11h 12, le même siège à quatre, mais le jeune homme poli est parti :
Un vieux Monsieur très guindé digne vient s'asseoir face à moi, nos genoux se touchent, brrr j'évite. Je devine qu'il a lancé un regard appuyé au turc-roumain-slovaque qui a envahi deux banquettes d'un seul coup avec ses sacs, juste pour deux stations. Écrire devient inconfortable.

*11h 15, le nez dans mon bouquin à nouveau
Ce bouquin de Fred Vargas ça n'est peut être pas de la littérature (j'ai des prétentions récentes) mais qu'est-ce qu'elle m'ébranle comme elle écrit l'intuition...

*11h 30, à destination :
Dans la salle d'attente, je remarque à nouveau cette carte postale épinglée au mur - la photo d'un tag : « Plutôt la VIE » y est proclamé.

Oui, plutôt la VIE, c'est un vrai choix, ça.

Post-scriptum :
Dans le bus au retour, derrière moi deux jeunes complètement défoncés, beaux, bruyants et pathétiques ; la zone. Je me dis : plutôt la vie, un choix ? Il y a des choix (la défonce) qui s'ils sont des non-choix, sont des choix quand même... Ainsi va la vie, pour tenter d'exister un peu quand même. Et je sais de quoi je parle.

dimanche 17 février 2008

Les galets


On doit le flou remarquable de cette photo
de la cascade - et des autres vues - à mon téléphone portable



Ne pas laisser cette journée de dimanche s’éteindre avant d’en avoir témoigné, telle est la pensée que je remâche depuis ce matin. Plutôt une interrogation qu’une pensée, et teintée de jugement. Qu’est-ce qui fait que la journée d’hier ne s’est pas imprégnée en moi comme un événement exceptionnel ? Une voix en moi m’empoisonne avec ses « ça aurait dû te faire ça, normalement... », comme s'il existait un standard de vécus, auquel il faudrait se conformer ?

Hier j’ai passé la journée à la mer. Et la mer, que je vois si rarement, habituellement elle m’empoigne et me stupéfie, m’émerveille. D’autant que le paysage quotidien dont je me contente est celui de la ville. La nature, elle me manque toujours, plus ou moins cruellement.

Ce samedi là brille de cette lumière particulière des jours d’hiver radieux, et le froid est sec et vif. Je suis bien couverte et j’adore le vent de la mer.
Alors comment se fait-il que cette journée extra-ordinaire ne m’ait pas transportée ? Par quoi et où mes sens étaient-ils capturés ? Cette anesthésie émotionnelle, pas tout à fait inconnue, qui m’interdit de goûter pleinement au moment présent.

Ce matin j'ai dit au téléphone : « Hier, j'ai été à la mer » et en le disant, et écoutant ce « Ah bon ??», j'ai mieux gravé que c'est à moi que c'était arrivé.

Dans cette expédition, comme un écran à mes propres ressentis, il y a l’omniprésence de ces six pré adolescentes que A. (l’animatrice) et moi accompagnons pour découvrir une plage de galets. La relation avec A. à la fois ultra confiante et toujours en redécouverte, un mélange de vigilance et d’amour ? La fatigue d’un lever très matinal, faisant suite à un vendredi de digestion de crise, terminé par une nouvelle soirée « conférence » dans Paris ? Peut être.

Hier, je commence à me poser cette question vers 15h, lorsque enfin assise sur le rebord d’un bac à sable j’attends le petit groupe occupé à acheter des cartes postales. Le soleil me réchauffe agréablement, enfin seule (?) et protégée du froid mordant par le bloc que forme cet hôtel hideux, sur cette placette dédiée aux poubelles et aux toilettes publiques, que nous sommes bien contentes de trouver.

- « Qu’est-ce que je vais retenir de cette journée ? Qu’est-ce qui s’est imprimé en moi aujourd’hui, dans cette expérience presque surréaliste ? ». Et la réponse sommaire, presque absurde :
- Ce sont ces quelques secondes, où m’approchant de l’eau au risque de trébucher pour cause de dangereux monticule de galets, cet instant magique où l’expérience m’a enfin transpercée, où j’ai « vu » la transparence de l’eau juste en amont de la vague qui se formait, cette épaisseur d’eau faisait loupe sur les galets aux camaïeux bruns et gris. Et le grondement sourd de la vague qui soulève les galets. Cet instant là, cette vision et ce son là, cette émotion là. Imprimée. Un instant où vécu, sens alertés, événement, présent, font un tout. Un instant où je me sens exister intensément dans l'environnement, incluant les cris de mes petites compagnes.

Pourtant trois heures auparavant, assises sur ces digues de gros galets, à trois mètres du ressac, nous avions pique niqué gaiement... Et, dans une brume changeante les falaises si particulières de Fécamp s’imposaient en avant plan de l’horizon bombé de l’océan bleu-vert. Ce soir seulement, en observant une photo les éoliennes me reviennent en mémoire.

A mieux m'y attarder il me reste d'autres fragments : malgré le sol menaçant (pour moi) de galets et sous le vent vif du large, je retiens quelques instants fugaces avec ces adolescentes, dont la confiance en moi est si volatile, moments partagés qui ont fait sens pour moi, ou m’ont émue.

A., spontanée et vive dans son professionnalisme, se réjouit de l'émerveillement de nos ados ; et nos discussions plus intimes à l’avant du minicar, quand les filles sont calmes, et les souvenirs qui ont resurgi pour elle comme pour moi au passage à Étretat, (mais pour moi c’était un souvenir au goût lourd, un peu écœurant).

A. qui me confie le volant du minicar au retour, ce qui me touche énormément et me paralyse de responsabilité et de trac, moi qui aime tant conduire et si aisément d’habitude, malmenant la boîte de vitesse.

De retour chez moi en bus à 21h, je n’ai déjà plus le souvenir de cet écrin d’un mètre carré de vague roulant sur les galets gris et bruns. Peut être ai-je gardé l’emprunte d’un grand bol d’air, de liberté improvisée - les ados son imprévisibles -, d’une drôle de parenthèse dans mon quotidien, dont j’ai presque la tentation de croire qu’elle n’a pas existé. Jusqu’à maintenant…


Devant mon clavier, deux témoins immobiles, froids, ovales et stratifiés dans des tons dégradés de gris viennent s'ajouter à mes petits objets sacrés.

lundi 11 février 2008

Ce qui est là

Photo empruntée au site Daseinsanalyse
Le Pr Henri Maldiney, Docteur en philosophie, historien de l'art, il a enseigné la philosophie générale, l'anthropologie phénoménologique et l'esthétique.

« L’existence est rare.
Nous sommes constamment,
mais nous n’existons que quelquefois,
lorsqu’un véritable événement nous transforme. »

«
J’écris pour ceux que cet écrit éveillera.
À quoi ? À ce pourquoi j’écris. »

Henri Maldiney


Mon ami JP m'a appelée aujourd'hui comme il le fait presque quotidiennement ces derniers jours, m'arrachant à quelque activité hypnotique sur mon PC, errant dans un état cotonneux percé de petits repères essentiels, ou au mieux le nez dans un bouquin - dont je reparlerai sûrement - et qu'il m'a prêté d'ailleurs. Nous sommes contemporains de formation depuis 3 ans. Il avait envie de me parler de cette série de conférences qu'il suit sur la Daseinsgnanlyse à la Sorbonne depuis octobre. Ces samedis dont j'avais tant envie, auxquels j'ai renoncé pour cause de tsunami sous mon toit. Je me rends compte que j'ai dépassé la crise car nos échanges sur ses notes phénoménologiques de samedi dernier m'ont [presque] autant brassées que lui ! Je pourrais donc à nouveau me concentrer, libérer un peu d'éther, et décoller de mes très prosaïques soucis de territoires ? Me souvenir que j'avais trouvé en la phénoménologie un fondement philosophique qui m'avait profondément autorisée à exister dans ma différence...

L'envie m'est venue de fouiner ce soir dans mes notes prises lors d'un séminaire animé par Edith Blanquet, dans le cadre de Genesis (Site de l'IGPL où elle forme aussi les Gestalt-thérapeutes) : « La contrainte à l'existence, c'est la contrainte à l'impossible », « Les zones d'ombre en moi me ramènent à qui je deviens », « J'ai à m'attarder sur quel goût ça a, quand je ne me sens plus exister»...

J'avais presque oublié – mes amnésies ne sont pas toujours libératrices - que lors de cet atelier, je m'étais sentie en pays connu, enfin ! Comme un poisson qui, après avoir traîné une naissance au mauvais endroit, au mauvais moment, des années durant, dans tous les océans de la planète, aurait découvert son bon courant marin, et qu’enfin il y retrouvait ses congénères ! Femme aquatique éperdue qui s'est égarée dans tous les déserts, et trouve son oasis, sa petite flaque habitée de ceux de sa race : mes vertiges et mes incertitudes existentielles avaient déjà été visités ! Tous ces philosophes que je découvrais d'un coup d'un seul, avaient déjà élaboré à propos de ces abîmes de l'humain, et je supposais donc qu’ils les avaient traversés ?
Et je n’ai fait que les frôler encore !

C'était en septembre dernier. Depuis, le ciel m'était tombé sur la tête. Mais tout ce que j'ai du réviser de convictions et de croyances, de culpabilité et de regrets à abandonner, tous les renoncements auxquels j'ai dû travailler depuis, n'avaient pourtant pas été vains.

En même temps que la terre s’ouvrait un peu plus sous mes pieds, de ce chaos* sortait une ouverture que je n’aurais même pas osé imaginer, sur un monde de lecture et d’écriture, sur des rencontres d'une richesse apparemment illimitée, si j'accepte de me mettre au travail.

J'ai commencé hier à sortir d’une léthargie créatrice de plusieurs mois, reprendre le travail où je l’avais laissé, entre autres scanner des extraits de divers ouvrages empruntés et pas rendus (bien qu'étant responsable de la bibliothèque de l'école). Celui sur lequel je planchais ce matin, de Marc-André Bouchard, a pour titre : « De la phénoménologie à la psychanalyse ».

Il n’y a pas de hasards.


*Trouvé cette définition à propos du chaos : Dans la mythologie grecque, le Chaos (en grec ancien Χαος / Khaos, littéralement « Faille, Béance », du verbe χαινω / kainô, « béer, être grand ouvert ») est le tout énorme et indifférencié contenant toutes choses à venir.

dimanche 10 février 2008

Obsession, ou passion ?

Le 3 janvier 2008

C'est l'histoire d'une obsession.

Le héros, jusque dans ses années mûrissantes se trouve contraint à une sagesse durement payée... le prix d’une passion ravageuse pour une vilaine fille ayant guidé son destin. (Tours et détours de la vilaine fille, Mario Vargas Llosa)


Ce livre harponné au hasard (le hasard ?) à la bibliothèque municipale hier (qui fut effectivement une journée étonnamment active, donc épuisante), j'en ai dévoré intégralement les 405 pages aujourd’hui... mes yeux cramponnés aux mots, mes pensées aux images créées, mes doigts tournant page après page – encore et encore, que cela ne cesse ja-mais, ce plaisir de se laisser porter, légère, cette avidité envers ce qui vient me nourrir de l’extérieur et m’emmène dans un autre univers, mes mains, mes poignets et mes coudes engourdis sous le poids du livre, mon corps abandonné entre couette et oreillers à la drogue divine, ce « ne rien faire » d’autre que lire [lire est-ce faire quelque chose, quand on ne gagne pas sa vie ?, et la perd-t-on ?], le petit juge intérieur me flagellant de « ne rien faire » qui se voie de l’extérieur, par les autres, quelque chose d’efficace et d’utile, d’obligé de contraint et de sage… Quelque chose qui me rassurerait face à l'inéluctable finitude, ma quête de donner du sens à ma vie. Trouver la force de revenir par une toute petite porte dérobée vers mon projet de vie professionnelle ? Trop dur, pas après les confrontations de ces jours-ci ! Pas envie, pas envie, pas envie… Peur ! Fuite ? D'accord, j’assume.

Ce ne sont que les humbles suppliques de Théo me signalant discrètement que je ne l’ai pas sorti, qui sont suffisamment mobilisatrices pour me faire faire une pause dans cette longue traversée hors du temps, cette plongée silencieuse dans un ailleurs.
Après la ballade, retour sur les pages imprimées les yeux me brûlent. La seule chose qui change c’est la luminosité du jour, la surprise de voir qu’elle décline, alors que j’ai à peine commencé à lire à la lumière glauque de ce matin…

Addictions, dépendances, obsessions, compulsions… j’ai beau avoir abandonné les plus dangereuses d’entre vous, jamais je ne quitterai totalement celles qui me restent, je crois que je vous aime trop, et que nous concluons un pacte impérieux lorsque je suis un peu trop vulnérable… C’est un plaisir intense parfois un peu ambivalent, mais pas toujours… Mes passions.

Ne rien faire

Mais dire ici le rien.

Je tiens à apporter une nuance de taille (sortir du tout-ou-rien) : ma vie n’est pas faite de rien, mais de touts petits riens. Et à un rythme bien personnel. Rien que de le dire, je frissonne car je les aime ces touts petits riens quand je les savoure. Et c’est rien de le dire : c’est mieux de le vivre !

C’est pareil pour [cet autre blog], puisqu’il est un miroir transformant. Je le perçois comme… évanescent, presque léger, pas léger dans le sens de joyeux, mais léger par inconsistance… Non pas que certains mots ne soient pas lourds du poids de leur sens, lourds du vécu qu’ils contiennent, mais peut être que j’y investis beaucoup moins de besoin de [me] prouver quoi que ce soit ou de me rassurer. Moins lourd d’attentes… Et qu’ayant toujours vécu dans une sorte d’hyper attente de « tout », de gravité et d’urgence, de soif, je me sente à présent comme presque transparente, l’inconsistance de l’absence de douleur… Je peux témoigner à tous les sceptiques angoissés de la vie comme moi que l’absence de douleur peut se vivre comme un manque de repère. La douleur tient aussi bien debout qu’un vêtement plein de crasse…

Me voici donc avec ce « rien » que je décrivais tout à l’heure (et qui n’est plus rien, puisque je reconnais son existence !)

J'ai retenu de mon éducation : « Tu n'es pas adéquate en tant qu'être, [tu ne vaux rien en tant que Personne] alors pour compenser, tu dois toujours avoir quelque chose à faire ou à prouver ».
Et sachant que ne pas se conformer à ces règles c’est être condamné(e) aux flammes de l’enfer et de la damnation, ou pire, ne pas être aimée, ou à nouveau abandonnée, en l’occurrence « faire, c’est exister » fut un axiome aussi apocalyptique que toxique.
Dans cette logique névrotique, faire, c’est l’illusion de contrôler les évènements, les situations et les gens. Faire c’est se rassurer. Faire c’est combler le vide, faire c’est justifier son existence, car qui peut te le reprocher quand tu « fais ce qu’il faut » ? Faire c’est produire un résultat, et le résultat (soumis au cadre strict de certaines règles tribales) est la preuve que tu existes aux yeux des autres… Et quand tu n’existes pas au regard des autres, tu n’existes tout simplement pas ! Ça fait froid dans le dos, non ?

Voilà le toxique qui m’a nourri de longues décennies : la honte d'exister.

Et voilà pourquoi par antidote je me suis shootée de longues années à : « Ne-Rien-Faire »… Regarder le Rien en face, aller jusqu’au fond de ce néant là. Le néantissement de la honte d'être soi au monde. Et j'ai eu l'exigence insensée, l'ambition folle de... Ne-rien-faire, pour Être !

Et j’ai trouvé dans cette béance, après des années de souffrances fulgurantes, ma lumière et un moteur de vie.
Et puis j’ai découvert que je ne suis pas obligée de remplir le « rien » (ou néant), de souffrance – ou par exemple de substances pour fuir la souffrance. Même si je m'adonne encore à certaines dépendances relativement inoffensives, voire créatives.

A présent quand j'y arrive, je sors de cette attitude réactionnelle paralysante mais vitale. Puisque « faire » ça permet aussi de rencontrer des gens, de mouvoir et d'habiter son corps, c’est s’enrichir, alimenter de bonnes énergies, et parfois même ça permet d’exister mieux et plus intensément.

Être la créatrice de mon existence aujourd’hui. Quand j'y arrive...

(Écrit le 30 décembre 2007)

Rien

Le 30 décembre 2007, ailleurs

Je n’ai rien à dire ici aujourd'hui, je n’ai rien à montrer, je n’ai rien à raconter, ce que je vis me semble… Rien.

Je ne sens rien, ou presque, je me sens transparente dans toutes ces réunions familiales qui ne me font rien sentir (sauf un peu de joie avec mes neveux, un peu haine envers la famille, et de la frustration : bon, ça n’est pas rien) ! Ça me fatigue et pour couronner le tout, je n'existe pas dans cet environnement ! Mettre un point d’exclamation à la fin de ma dernière phrase c’est quelque chose, ça a de la matière ? Poser une question, ça n’est plus rien ? Mais ne pas avoir de réponse c’est… béant.

Je trouve ce lieu plein de rien, pâle comme rien. Ma vie me semble vide, lente, n’aboutissant sur… presque rien. Ce « presque », c’est que je reconnais ne pas pouvoir qualifier ce que je vis de « rien » parce que je sais d’où je viens, et que c’est mieux que… rien !
Mieux que d’être morte, mieux que de disparaitre complètement aux yeux des autres et - surtout - à mes propres yeux.

Est-ce que la vie ça serait juste un peu moins de rien ?
Est-ce que le « tout » de la vie serait ce minuscule interstice ?
Ce dérisoire, c’est juste un peu plus substantiel que « rien ».

Mais il y a quelque chose de pâle, de transparent et de vide comme dans ce lieu, comme dans mon existence en ce moment… Et ça n’est même pas vraiment souffrant… Le miracle c'est de ne plus avoir besoin de combler ce Rien avec n'importe quoi, de ne plus en souffrir... et de regarder ce Rien !

Rien n’a de sens vraiment, si ça n’est de souffrir le moins possible, de ne pas couler encore et toujours, de faire des choix entre un tout petit rien à droite et cet autre rien devant, qui se pointe juste devant moi, une visite, une musique, une lecture, une tâche quelconque. Une quête éperdue de pures gouttelettes de consistance et de goût... De perles de Sens.

Rien n’a de sens si ça n’est : chasser le néant qui guette, le rien qui affleure.
Rien, c’est déjà quelque chose… ? Rien c’est : rien.
Ni mal, ni bien.

Aujourd’hui je vais peut être revoir mon fils.
Ça n’est pas rien.

jeudi 7 février 2008

Un Beethoven français : George Onslow

Il était une fois un compositeur français presque méconnu,
dont une poignée de mélomanes
s'emploient à promouvroir l'oeuvre remarquable...
Je reprends leur intro in extenso :

&

Né le 27 juillet 1784 à Clermont-Ferrand, le compositeur George Onslow est encore trop méconnu au regard de l’impact de son œuvre sur la musique romantique française. Anglais d’Auvergne et Parisien de Clermont-Ferrand, cet Européen avant la lettre est auteur d’une abondante production comprenant des symphonies, des opéras, des duos et trios, des quatuors et quintettes à cordes dont certains comptent parmi les chefs-d’œuvre de la musique de chambre du XIXe siècle.
&

Le "Quintette L" jouera le quintette à vent op. 81 d'Onslow dans le cadre du Festival autour du Hautbois (OBOE) le mardi 12 février à 20 h. au Temple des Batignolles (44 rue des Batignolles, Paris 17è).
&

jeudi 31 janvier 2008

Le mur

mercredi 15 novembre 2006


Dès sa première visite, Zélia le repère. Il lui a tapé dans l’œil. De l’autre côté de la rue. Bien habillé, de saison. Il est là, il s’impose.

Sans lui pourtant elle ne l’aurait peut être pas choisi, cet appartement. Ça a été l’un des signes encourageants qui lui ont soufflé un petit « oui », malgré sa détresse, son épuisement et toutes les lourdes responsabilités dans cet engagement conjugal. Poser ses cartons en un lieu porteur d’un « possible », malgré la folie et la violence ambiante.
Elle l’avait vu comme un signe de vie, un feu vert…

Vert. Le Mur.

Parce que s’il bouche la vue que Zélia aurait espéré de ses fenêtres à 50 mètres entre deux immeubles, condamnant la perspective, Le Mur est somptueusement paré de vert en ce premier été, dans cette nouvelle ville, pour cette nouvelle vie. Juste devant lui, un toit complaisant laisse deviner le sommet feuillu d’un marronnier. Pour Zélia, en quête de repères, végétation est synonyme d’intangible renouveau.

Vert intense et sombre des feuilles de la vigne vierge dans la pleine exubérance de cet été là. Un tapis épais de feuilles magnifiquement ordonnancées, comme peignées d’une main soigneuse.

A l’automne qui suit, une incroyable magnificence s’offre aux yeux de Zélia, camaïeux chamarrés passant du vert intense au rouille sombre, vers les flambants roses et les jaunes d’or.

Ce flamboiement s’étiole comme une pelade avec l’hiver, par plaques, que Zélia scrute avec un mélange de fatalisme et d’espoir : Le Mur va être nu, noir, sombre, elle va l’ignorer car au printemps…

Au printemps, ses lianes élégantes serpentent lentement, le conquièrent à nouveau, mues verticalement par leur sèvre printanière. Zélia guette chaque année les nouvelles pousses, petits bourgeons fragiles et minuscules un peu trop lointains dont elle a été jusqu’à surveiller avec des jumelles le vert d’une incroyable tendreté… Une confirmation citadine de la vie qui revient.

Souvent Zélia plonge son regard noir, le cœur lourd, accaparée, au travers des vitrages, pour reposer son âme sur le tapis vertical de verdure. Et elle s’apaise.

De son canapé, de son lit, elle laisse s’égarer ses yeux sur la surface végétale et mouvante, lorsque assez libérée de ses sombres pensées d’alors, ou cherchant au contraire au dehors un motif dérisoire d’espoir, le vent agite pour elle en vagues successives le feuillage.

Zélia savoure au dessus du Mur un nuage, un peu d’azur, la lueur nocturne de la ville, une lune placide, quelque chose qui fasse contrepoids à sa pesanteur intérieure, à la touffeur cloîtrée d’une prison protectrice des dangers du monde extérieur.

C’est son jardin visuel, son contact avec la Nature, avec les saisons, son réconfort et une motivation pour supporter ce lieu qui abrite sa survie.

Cinq cycles de saisons ont passé, l’intangible ne s’est pas démenti. Quelque chose de beau et de stable dans la vie de Zélia…

Un soir à son retour, on lui a annoncé l’inimaginable : la vigne vierge aurait été arrachée. Entièrement. La nouvelle est si choquante, obscène même, qu’elle ne le croit que quand elle le voit.
Et elle l’a « vu ».
Nu.
Noir.
Absurde.
Monstrueux.
Un mur de prison.

Il est temps de partir, Zélia.


Il existe un « détournement » du Mur, de la même auteure.

mardi 29 janvier 2008

Papier à cigarettes

27 juin 2006

Mardi matin. J’ai l’âme barbouillée. Pourtant, il fait soleil. Aucun effet dans ces cas là. J’époumone mon MP3 dans mes oreilles internes afin qu’il en vienne à distraire un moral chancelant. La journée de la veille a été déstabilisante et le soir très déprime. Je repars ce matin là le coeur en bandoulière, appelant à la rescousse quelques ressources mentales déjà oubliées, quelque bon souvenir, quelque phrase qui me réchaufferait et mettrait un pansement sur mon mal être.

Comme souvent, j’obtiens une place près de la fenêtre dans le RER qui me mène à St Germain en Laye, mes yeux s’égarent sur le paysage qui défile, un peu de verdure enfin ! la végétation et la nature m’apaisant comme toujours, aidant la musique du MP3 à décrocher mon cognitif aux propensions désespérément contrôlantes de mon anxiété et de mes émotions.
« Saint Lâcher prise, priez pour moi… »


Ma prière a dû être exhaussée car je commence à décrocher et à regarder le monde des vivants :
Une jeune fille est assise en face de moi, à mon insu je sors légèrement de mon enfermement. Je la remarque parce qu’elle s’active tranquillement doucement, ce qui est inhabituel dans les moyens de transport (les dames à crochet ça existe, celles qui se maquillent dont je suis, aussi), mais pas seulement pour ça. Je la remarque parce que je l’avais déjà repérée lors d’un autre trajet et que je l’avais observée longuement, (pas à la dérobée, je l’avoue honteusement : je dévisage intensément les gens).

Ce qu’elle faisait lors de notre première rencontre ? (je dis rencontre, parce que moi je l’ai déjà rencontrée, observée durant de longues minutes, attirée par la tranquille détermination de son ouvrage). Elle se roulait des cigarettes.


Les unes après les autres, méthodiquement, en série, et avec le filtre s’il vous plait ! Très concentrée.

Et là : en face de moi, ses genoux légèrement décalés sur sa droite, pour ne pas toucher les miens. Parce qu’elle est grande. Pas maigre, pas grosse, la poitrine discrète. Elle se tient très droite, elle a une posture « campée ». Un calme se dégage d’elle. Comme si le monde entier pouvait s’agiter autour d’elle sans que cela ait un impact sur son regard intérieur. Elle sort sa blague à tabac de son sac de toile, glisse le paquet de feuilles au bord de sa poche, juste à l’endroit précis où il sera commode et je m’attends à voir défiler les roulées… Non, ça ne sera qu’une seule. La blague, les petites pincées de tabac, juste ce qu’il faut, une feuille de papier, le tabac dedans, rassemblé à petits gestes précis. Les doigts tassent habilement (elle a l’habitude) en rouleau, puis roulent le papier en serrant puis en coinçant le petit boudin de tabac dans le papier avec l’index, quel tour de main, rajout du filtre sorti par magie. Un coup de langue pour coller le papier, et le tour est joué. Non ! Il reste du rabe de papier qui déborde - que je n'avais pas vu sur la longueur - elle déchire ce qui dépasse. La clope reste entre son index et son majeur, négligemment, promesse d’un moment de plaisir soigneusement anticipé, la blague refermée rejoint le papier à cigarettes dans le sac en toile.


L'inconnue à la clope a beaucoup de piercings. Deux à l’oreille gauche, un en haut deux boules qui transpercent de part et d’autre le cartilage, et un autre que je n’identifie pas, dans le cartilage du
bas, vous savez, celui qui fait une petite pointe vers le haut (mais QUI a été inventer ce truc invraisemblable que sont nos oreilles ?). Son autre oreille porte un piercing en cercle qui crée une sorte de boutonnière ronde dans son lobe. Ses lobes ont été piercés à d’autres endroits, on distingue les petites marques. Cela m’évoque une démarche personnelle ces piercings. Personnelle et solitaire. Elle va peut être à Nanterre Université : prochaine station. Elle est en age d’être étudiante, malgré cette maturité qui émane d’elle (rien n'empêche suis-je bête, je suis bien étudiante à mon âge !). Ses cheveux mi-longs de couleur châtain clair presque blonds, sont tirés en arrière, elle porte un jean’s et un T-shirt à bretelles qui découvre ses bras et un peu de son ventre et de ses hanches. Ses yeux sont dorés je crois.
J’essaye d’imaginer ce que peut être la vie d’une jeune fille dans la trentaine, peut être moins ? 25 ? Qui a déjà tant fait de petits choix apparemment insignifiants mais moi, je sais qu’ils ne le sont pas. Il y a de la « démarche » intime dans l’air. A-t-elle un petit ami ? Impossible à savoir. J’opterais pour non, mais bon, je suis bien placée pour savoir que c’est impossible à supputer. Cela dit, je la sens capable de solitude. Dans quel lieu vit-elle ? De quoi vit-elle ? Elle fait des économies cela se voit sur elle. Je pense à des voyages. Oui, elle a voyagé, c’est sûr ! Et elle a un monde intérieur assez riche et élaboré, pour avoir ce regard qui passe au travers des choses et des gens. Presque indifférent, mais pas hostile. Un genre qu’elle se donne ? Une attitude publique ? Peut être. Mais je parierais qu’il y a quelque chose d’authentique dans cette posture un peu hors-du-monde-qui-s’agite. Moi, en face d’elle, je suis là, avec cette envie de ce qu’elle a. De ce qu’elle a obtenu peut être par un long travail ? Des découvertes ? Des rencontres ?


Chacun de ses poignets porte des bracelets brésiliens, d’une couleur indéterminée. Et c’est alors que je vois mieux son poignet droit. Il porte un tout petit tatouage, que je n’arrive pas à identifier.
J’ai envie d’en savoir plus, parce que je pense à cette anecdote que je pourrais relater, et surtout pour éloigner de moi l’angoisse. Alors je me lance, moi, cette passagère toute en noir en face d’elle, qui retire ses écouteurs, moi qu’elle n’a peut être même pas vue, cette femme mûre et plantureuse qui l’observe (s’en est-elle au moins rendue compte ?). Je me penche vers elle légèrement, j’ouvre la bouche, mais seul un souffle en sort. Je m’appuie à nouveau sur mon dossier. Allez, vas-y, tu veux savoir ce que c’est que ce tatouage. Ok. Je reprends mon souffle et je me penche à nouveau (légèrement pour ne pas la surprendre) :

- « Excusez-moi, puis-je vous demander ce que représente ce tatouage que vous portez là ? »
La jeune fille me regarde (me voit ?) enfin !
- « C’est un Aum »
- « Pardon ? »
- « Un Aum »
- « Ah c’est un signe bouddhiste pour la méditation !? »
(je connaissais bien le Aum, mon père était bouddhiste, mais jamais sous cette forme)
- « Mais il a une forme inhabituelle !? »
- « C’est qu’il faut le regarder dans ce sens là » (la jeune fille oriente la saignée de son poignet dans le "bon" sens pour moi)
- « Ah, je vois ! » (je ne vois rien du tout, j’ai pas mes lunettes et puis les Aum de mon papa ils n’étaient pas comme ça du tout).
- « Ah, je vois, mais je ne les connaissais pas sous cette forme… »
- « Oui. » (Point)

L'inconnue moins inconnue n’est pas bavarde, je ne suis pas étonnée, je ne me sens même pas rejetée, et puis elle se lève, on est arrivées à Nanterre-Université.
Elle extrait de… où ? Une sorte d’imper vert pomme qui ne cadre pas du tout avec son allure discrète, totalement anachronique. Elle me surprend cette fille.

Pourtant je ne m’étais pas trompée. Elle pratique la médiation et elle a peut être voyagé - en Inde ? Elle est Bouddhiste et elle a déjà fait un voyage intérieur…
- « Au revoir... »

- « Bonne journée... » (Petit sourire vague et distant)

- « … » (sourire)

Moi aussi je viens de faire un petit voyage. Grâce à elle. Mais elle ne le sait pas. Parce que ça m’a nourrie de projeter sur elle mon imaginaire, plutôt que d’alimenter quelque petit vélo qui n’avance plus.
Et je n’ai plus de bandoulière à mon cœur, il se tient tout seul et il bat tranquillement. Presque joyeusement. Et fièrement. Il fait beau dehors, belle cette nature. Encore plus avec ces rais matinaux.

Ça tient à très peu de choses, la paix intérieure… une feuille de papier à cigarettes… JOB, AUM, ou OCB ?

La nausée

Le RER a du retard. « Indéterminé » affichent les panneaux qui ne sont pas encore en grève. Auparavant il y a eu à subir 15 mn d’attente du bus, arrêt du bus à mi parcours : - « prenez celui de devant », puis blocage du 2e bus dans les embouteillages, renoncer au 2e bus pour rejoindre le métro, correspondance pour le RER.
La journée commence bien…
Elle ressent une sourde nausée, faite d’inquiétude indistincte, plutôt de l’anxiété. Peut être même est-ce de l’angoisse. Le retard. La peur d’abuser face à sa responsabilité dans le travail qui lui est confié. Un relent de culpabilité…
Mais elle sait bien que cette nausée vient de strates antérieures à ces petits tracas qui auraient dû être banals.
Toujours comme si du trop avait été absorbé, du trop de situations, de stress, de peurs, et que son organisme éprouvait le besoin d’expulser ce qu’il ne pouvait assimiler.
Alors, trop de quoi ? Trop de gravité, trop de scrupules. Pas assez de recul dans les situations…
Pourtant la journée de la veille a été assez bonne, apaisée. Presque… légère. Rare !
Non, cette nausée c’est de la béance de blessure, du rejet du trop de soucis, trop lourds à porter seule. Un rejet de l’immonde de sa vie. Trop difficile pour elle, un rejet de l’impuissance.

La nausée de la honte d’avoir tant de mal à… trop de choses.

lundi 28 janvier 2008

Écrire pour exister : paradoxe

Lu chez remue.net, cette citation de Malraux :

« Il est difficile à celui qui vit hors du monde de ne pas rechercher les siens. »

Depuis toutes ces années de repli social et d'isolement, de souffrance vive et de quête d'un souffle de flamme de vie, je pourrais dire aujourd'hui qu'en cherchant à m'apparaître en écrivant, je recherche les miens...

Écrire c'est oser être Moi. Mais j'ai récemment découvert que moi sans les autres, ça s'étiole... J'ai déjà dit ailleurs que pour moi, écrire c'est exister devant les autres, ayant tant de peine à le mettre en oeuvre en face à face. Ça ne se voit pas, sauf sous certains regards aiguisés, à quel point je tremble en dedans.

Écrire à mes yeux c'est une évidence qu'aussi modeste soit ma plume, ça se situe au niveau de l'existant. Je suis encore très étouffée par cette tyrannie de l'exhaustivité, l'urgence sécuritaire, et je bataille pour m'en défaire. Mon premier blog s'intitulait « Le cri... ». Mes blogs, ils cheminent à mon tempo, fidèles reflets de ce qui se construit, évolue, grandit ou bien patine en moi. Ecrire c'est un baromètre visible, c'est raconter sa propre histoire différemment..

Écrire, raconté par Francis Scott Fitzgerald : « Nous sommes le plus souvent obligés, nous autres, écrivains, de nous répéter — voilà la vérité. Nous avons subi, au cours de notre vie, deux ou trois épreuves capitales et bouleversantes — tellement capitales et bouleversantes que nous avons cru impossible, sur le moment, que qui que ce soit d'autre ait pu être à ce point secoué et broyé et stupéfait et aveuglé et battu et brisé et sauvé et illuminé et récompensé et humilié. A la suite de quoi nous apprenons, plus ou moins bien, à écrire — et nous ressassons ces deux ou trois épreuves — sous une forme toujours nouvelle — jusqu’à dix et cent fois, tant qu’elles plaisent aux lecteurs. »

Écrire c'est comme sculpter. Ravi me racontait qu'un de ses collègues sculpteur répétait sans cesse la même forme, ajustant, raclant un millimètre ici ou là. Ravi, lui, ne corrige jamais ce qu'il a fait. Il fait du nouveau à chaque fois.

Écrire c'est me dévoiler sous le regard public. Et j'essaye de le faire à ma façon, telle que je suis. Enrobée et généreuse, éperdue et joviale, désespérée et habitée d'une foi folle, digne et honteuse, solitaire et foisonnante, profonde et mutine, sauvage et aventureuse, sobre quand je peux, en quête éperdue de sens et d'avancer.

Écrire devant un écran, et les migraines qui vont avec, sans manger ni boire et le temps qui perd ses repères, avec une passion pour raconter, pour décrire, parfois un flux d'inspiration (trop rare), être devant son écran c'est aussi remplir du temps sans souffrir. Et c'est souffrir du plaisir sulfureux de s'aventurer dans son gouffre..

Écrire c'est une quête de me dire, sous tant de formes recherchées, souvent dans l'urgence, mais je crois depuis ce soir que c'est une quête de partage aussi. D'échanger, de m'enrichir des autres dont j'ai si peur. Peut être de les toucher pour me laisser aborder ? Je flirte avec cette envie pleine de peurs. Je me souviens d'un temps où sur un autre blog j'avais mes lecteurs quotidiens, j'émouvais de mes cris, et presque autant de commentaires.

Écrire m'entraîne à choisir mon dévoilement. Aujourd'hui je crois qu'au travers de ce choix de mes voiles et dévoilements, je m'ouvre au monde, à ma façon, je tâte du bout des orteils craintifs la vaguelette glacée, risquant la lame de fond qui m'emporterait en vaste monde. Dans ma nouvelle vie, celle qui a suivi l'étape où j'ai bien failli disparaître définitivement, j'ai visiblement opté pour les communautés virtuelles, les communautés d'écriture, après bien d'autres plus corporelles qui ont répondu à mes besoins de reconnaissance de l'époque.

Écrire et publier (sur le net ou ailleurs) pour André Gunther, sociologiquement parlant il y a un habitus solcial, un présupposé que la légitimité de l'expression en public est presque exclusivement déclarative, assertive : C'est moi que vl'la. J'existe et je me dis comme ça.

Écrire c'est dire ici que j'expérimente justement aussi le non-virtuel, et le non écrit dans une autre communauté où la parole, la posture et le geste juste sont rois. Et pourquoi pas utiliser l'écrit pour d'autres bénéfices que moi-même... (?) Animer des ateliers d'écriture ?

Écrire c'est espérer paradoxalement ajouter à cette bulle d'autres univers, d'autres contacts, depuis que j'ai découvert qu'internet c'est aussi croiser des hommes et des femmes, avec lesquels je pourrais échanger par comm' interposés (pour l'heure c'est poussif), ou que je pourrais avoir envie de rencontrer, comme c'est déjà arrivé avec Spleen qui est une amie très chère, ou Agla, ou Ed et Lina et Dominique. Et Lukka ici et ailleurs aussi, et tant d'autres où je/nous me suis reconnue en elles, (rarement eux) qui étaient là du temps de mon premier cri blogal, ce cri osé pour ne pas mourir apshyxiée.

Écrire, puis ne plus écrire sur Fée Fille de sorcières, ma thérapie ayant pris toute la place en tant que chef d'oeuvre de ma vie, j'ai repiqué au machin ici, à l'occasion d'une crise sous mon toit. Entre deux séances, réécrire, sublîmer, mettre hors de moi et déshabiter les paniques en nommant, créer une distance, tout ça m'a fait du bien.

Écrire parce que vital pour moi de disparaître réglièrement aux yeux des autres, et que c'est mieux que la TV parce que ça m'invite à lire les autres qui écrivent et à me laisser convier par eux à autre chose...

Écrire c'est la nécessité d'être seule, pour pouvoir communiquer, voilà le paradoxe.

Écrire avec la peur vicérale de m'exposer, invariablement...

Un chagrin

(Ecrit le 30 août 2006)

J'ai eu un fils
j'étais une enfant.
J'ai eu un fils,
il y a 35 ans.
J'ai eu un fils
ma vie l'a écorché.
J'ai eu un fils
qui n'a eu que sa mère
comme repère,
et ses nourritures toxiques.
J'ai un fils, à distance kilométrique,
et je suis triste :
il est venu la semaine dernière
il ne m'a pas rendu visite.
Il se protège à sa manière
de sa mère,
romps loyautés et repères familiaux
pour sauver sa peau.
J'ai un fils
et j'ai du chagrin
j'ai mal à lui
il est si beau.
J'ai un fils,
j'ai mal au lien
si mal construit.
J'ai un fils
mais j'ai du chagrin,
tellement, et sans fin...
tant envie qu'il aille bien,
mon Fils, comme pour sa demi-soeur,
Je suis impuissante et simplement je pleure.

Ô larmes qu'il vous entende enfin
Mon fils, dans ce chagrin sans fin,
Qu'elles t'apportent force et soutien,
Ces mots interdits à entendre :
Saches tout l'amour blessé et tendre
Que j'ai pour toi, Sébastien.