jeudi 31 janvier 2008

Le mur

mercredi 15 novembre 2006


Dès sa première visite, Zélia le repère. Il lui a tapé dans l’œil. De l’autre côté de la rue. Bien habillé, de saison. Il est là, il s’impose.

Sans lui pourtant elle ne l’aurait peut être pas choisi, cet appartement. Ça a été l’un des signes encourageants qui lui ont soufflé un petit « oui », malgré sa détresse, son épuisement et toutes les lourdes responsabilités dans cet engagement conjugal. Poser ses cartons en un lieu porteur d’un « possible », malgré la folie et la violence ambiante.
Elle l’avait vu comme un signe de vie, un feu vert…

Vert. Le Mur.

Parce que s’il bouche la vue que Zélia aurait espéré de ses fenêtres à 50 mètres entre deux immeubles, condamnant la perspective, Le Mur est somptueusement paré de vert en ce premier été, dans cette nouvelle ville, pour cette nouvelle vie. Juste devant lui, un toit complaisant laisse deviner le sommet feuillu d’un marronnier. Pour Zélia, en quête de repères, végétation est synonyme d’intangible renouveau.

Vert intense et sombre des feuilles de la vigne vierge dans la pleine exubérance de cet été là. Un tapis épais de feuilles magnifiquement ordonnancées, comme peignées d’une main soigneuse.

A l’automne qui suit, une incroyable magnificence s’offre aux yeux de Zélia, camaïeux chamarrés passant du vert intense au rouille sombre, vers les flambants roses et les jaunes d’or.

Ce flamboiement s’étiole comme une pelade avec l’hiver, par plaques, que Zélia scrute avec un mélange de fatalisme et d’espoir : Le Mur va être nu, noir, sombre, elle va l’ignorer car au printemps…

Au printemps, ses lianes élégantes serpentent lentement, le conquièrent à nouveau, mues verticalement par leur sèvre printanière. Zélia guette chaque année les nouvelles pousses, petits bourgeons fragiles et minuscules un peu trop lointains dont elle a été jusqu’à surveiller avec des jumelles le vert d’une incroyable tendreté… Une confirmation citadine de la vie qui revient.

Souvent Zélia plonge son regard noir, le cœur lourd, accaparée, au travers des vitrages, pour reposer son âme sur le tapis vertical de verdure. Et elle s’apaise.

De son canapé, de son lit, elle laisse s’égarer ses yeux sur la surface végétale et mouvante, lorsque assez libérée de ses sombres pensées d’alors, ou cherchant au contraire au dehors un motif dérisoire d’espoir, le vent agite pour elle en vagues successives le feuillage.

Zélia savoure au dessus du Mur un nuage, un peu d’azur, la lueur nocturne de la ville, une lune placide, quelque chose qui fasse contrepoids à sa pesanteur intérieure, à la touffeur cloîtrée d’une prison protectrice des dangers du monde extérieur.

C’est son jardin visuel, son contact avec la Nature, avec les saisons, son réconfort et une motivation pour supporter ce lieu qui abrite sa survie.

Cinq cycles de saisons ont passé, l’intangible ne s’est pas démenti. Quelque chose de beau et de stable dans la vie de Zélia…

Un soir à son retour, on lui a annoncé l’inimaginable : la vigne vierge aurait été arrachée. Entièrement. La nouvelle est si choquante, obscène même, qu’elle ne le croit que quand elle le voit.
Et elle l’a « vu ».
Nu.
Noir.
Absurde.
Monstrueux.
Un mur de prison.

Il est temps de partir, Zélia.


Il existe un « détournement » du Mur, de la même auteure.

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