mardi 29 janvier 2008

Papier à cigarettes

27 juin 2006

Mardi matin. J’ai l’âme barbouillée. Pourtant, il fait soleil. Aucun effet dans ces cas là. J’époumone mon MP3 dans mes oreilles internes afin qu’il en vienne à distraire un moral chancelant. La journée de la veille a été déstabilisante et le soir très déprime. Je repars ce matin là le coeur en bandoulière, appelant à la rescousse quelques ressources mentales déjà oubliées, quelque bon souvenir, quelque phrase qui me réchaufferait et mettrait un pansement sur mon mal être.

Comme souvent, j’obtiens une place près de la fenêtre dans le RER qui me mène à St Germain en Laye, mes yeux s’égarent sur le paysage qui défile, un peu de verdure enfin ! la végétation et la nature m’apaisant comme toujours, aidant la musique du MP3 à décrocher mon cognitif aux propensions désespérément contrôlantes de mon anxiété et de mes émotions.
« Saint Lâcher prise, priez pour moi… »


Ma prière a dû être exhaussée car je commence à décrocher et à regarder le monde des vivants :
Une jeune fille est assise en face de moi, à mon insu je sors légèrement de mon enfermement. Je la remarque parce qu’elle s’active tranquillement doucement, ce qui est inhabituel dans les moyens de transport (les dames à crochet ça existe, celles qui se maquillent dont je suis, aussi), mais pas seulement pour ça. Je la remarque parce que je l’avais déjà repérée lors d’un autre trajet et que je l’avais observée longuement, (pas à la dérobée, je l’avoue honteusement : je dévisage intensément les gens).

Ce qu’elle faisait lors de notre première rencontre ? (je dis rencontre, parce que moi je l’ai déjà rencontrée, observée durant de longues minutes, attirée par la tranquille détermination de son ouvrage). Elle se roulait des cigarettes.


Les unes après les autres, méthodiquement, en série, et avec le filtre s’il vous plait ! Très concentrée.

Et là : en face de moi, ses genoux légèrement décalés sur sa droite, pour ne pas toucher les miens. Parce qu’elle est grande. Pas maigre, pas grosse, la poitrine discrète. Elle se tient très droite, elle a une posture « campée ». Un calme se dégage d’elle. Comme si le monde entier pouvait s’agiter autour d’elle sans que cela ait un impact sur son regard intérieur. Elle sort sa blague à tabac de son sac de toile, glisse le paquet de feuilles au bord de sa poche, juste à l’endroit précis où il sera commode et je m’attends à voir défiler les roulées… Non, ça ne sera qu’une seule. La blague, les petites pincées de tabac, juste ce qu’il faut, une feuille de papier, le tabac dedans, rassemblé à petits gestes précis. Les doigts tassent habilement (elle a l’habitude) en rouleau, puis roulent le papier en serrant puis en coinçant le petit boudin de tabac dans le papier avec l’index, quel tour de main, rajout du filtre sorti par magie. Un coup de langue pour coller le papier, et le tour est joué. Non ! Il reste du rabe de papier qui déborde - que je n'avais pas vu sur la longueur - elle déchire ce qui dépasse. La clope reste entre son index et son majeur, négligemment, promesse d’un moment de plaisir soigneusement anticipé, la blague refermée rejoint le papier à cigarettes dans le sac en toile.


L'inconnue à la clope a beaucoup de piercings. Deux à l’oreille gauche, un en haut deux boules qui transpercent de part et d’autre le cartilage, et un autre que je n’identifie pas, dans le cartilage du
bas, vous savez, celui qui fait une petite pointe vers le haut (mais QUI a été inventer ce truc invraisemblable que sont nos oreilles ?). Son autre oreille porte un piercing en cercle qui crée une sorte de boutonnière ronde dans son lobe. Ses lobes ont été piercés à d’autres endroits, on distingue les petites marques. Cela m’évoque une démarche personnelle ces piercings. Personnelle et solitaire. Elle va peut être à Nanterre Université : prochaine station. Elle est en age d’être étudiante, malgré cette maturité qui émane d’elle (rien n'empêche suis-je bête, je suis bien étudiante à mon âge !). Ses cheveux mi-longs de couleur châtain clair presque blonds, sont tirés en arrière, elle porte un jean’s et un T-shirt à bretelles qui découvre ses bras et un peu de son ventre et de ses hanches. Ses yeux sont dorés je crois.
J’essaye d’imaginer ce que peut être la vie d’une jeune fille dans la trentaine, peut être moins ? 25 ? Qui a déjà tant fait de petits choix apparemment insignifiants mais moi, je sais qu’ils ne le sont pas. Il y a de la « démarche » intime dans l’air. A-t-elle un petit ami ? Impossible à savoir. J’opterais pour non, mais bon, je suis bien placée pour savoir que c’est impossible à supputer. Cela dit, je la sens capable de solitude. Dans quel lieu vit-elle ? De quoi vit-elle ? Elle fait des économies cela se voit sur elle. Je pense à des voyages. Oui, elle a voyagé, c’est sûr ! Et elle a un monde intérieur assez riche et élaboré, pour avoir ce regard qui passe au travers des choses et des gens. Presque indifférent, mais pas hostile. Un genre qu’elle se donne ? Une attitude publique ? Peut être. Mais je parierais qu’il y a quelque chose d’authentique dans cette posture un peu hors-du-monde-qui-s’agite. Moi, en face d’elle, je suis là, avec cette envie de ce qu’elle a. De ce qu’elle a obtenu peut être par un long travail ? Des découvertes ? Des rencontres ?


Chacun de ses poignets porte des bracelets brésiliens, d’une couleur indéterminée. Et c’est alors que je vois mieux son poignet droit. Il porte un tout petit tatouage, que je n’arrive pas à identifier.
J’ai envie d’en savoir plus, parce que je pense à cette anecdote que je pourrais relater, et surtout pour éloigner de moi l’angoisse. Alors je me lance, moi, cette passagère toute en noir en face d’elle, qui retire ses écouteurs, moi qu’elle n’a peut être même pas vue, cette femme mûre et plantureuse qui l’observe (s’en est-elle au moins rendue compte ?). Je me penche vers elle légèrement, j’ouvre la bouche, mais seul un souffle en sort. Je m’appuie à nouveau sur mon dossier. Allez, vas-y, tu veux savoir ce que c’est que ce tatouage. Ok. Je reprends mon souffle et je me penche à nouveau (légèrement pour ne pas la surprendre) :

- « Excusez-moi, puis-je vous demander ce que représente ce tatouage que vous portez là ? »
La jeune fille me regarde (me voit ?) enfin !
- « C’est un Aum »
- « Pardon ? »
- « Un Aum »
- « Ah c’est un signe bouddhiste pour la méditation !? »
(je connaissais bien le Aum, mon père était bouddhiste, mais jamais sous cette forme)
- « Mais il a une forme inhabituelle !? »
- « C’est qu’il faut le regarder dans ce sens là » (la jeune fille oriente la saignée de son poignet dans le "bon" sens pour moi)
- « Ah, je vois ! » (je ne vois rien du tout, j’ai pas mes lunettes et puis les Aum de mon papa ils n’étaient pas comme ça du tout).
- « Ah, je vois, mais je ne les connaissais pas sous cette forme… »
- « Oui. » (Point)

L'inconnue moins inconnue n’est pas bavarde, je ne suis pas étonnée, je ne me sens même pas rejetée, et puis elle se lève, on est arrivées à Nanterre-Université.
Elle extrait de… où ? Une sorte d’imper vert pomme qui ne cadre pas du tout avec son allure discrète, totalement anachronique. Elle me surprend cette fille.

Pourtant je ne m’étais pas trompée. Elle pratique la médiation et elle a peut être voyagé - en Inde ? Elle est Bouddhiste et elle a déjà fait un voyage intérieur…
- « Au revoir... »

- « Bonne journée... » (Petit sourire vague et distant)

- « … » (sourire)

Moi aussi je viens de faire un petit voyage. Grâce à elle. Mais elle ne le sait pas. Parce que ça m’a nourrie de projeter sur elle mon imaginaire, plutôt que d’alimenter quelque petit vélo qui n’avance plus.
Et je n’ai plus de bandoulière à mon cœur, il se tient tout seul et il bat tranquillement. Presque joyeusement. Et fièrement. Il fait beau dehors, belle cette nature. Encore plus avec ces rais matinaux.

Ça tient à très peu de choses, la paix intérieure… une feuille de papier à cigarettes… JOB, AUM, ou OCB ?

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