vendredi 29 février 2008

Lire&crire

©Tortue éperdue : cliquer pour agrandir

Je lis. Lire la lie, laide et dure, le lu du dit, le lait de la culture. Lire les cris durs. Écriture et rire, et crise à croire d’être auteure : être autrement, être autre, ment ! Être soi, même élire. Être écrite vaine, ment, mentir et maudire le limon. Et crie, le cri il met le mot dit, maudire l’ému des maux dits. Crier l’aigri, mais gris. Mais qui ? Lire, et lire déchire : m’en tirer… M’en lire ou m’enliser ? Écris « rai » et lis « ré » ; lis et dé lie et à vie lis. Et crie ! Et lis À la ligne d’horizon, je regarde, détachée, s’éloigner furtivement les racines de mes tourments…


© illustrations La Tortue éperdue.
Source dessin de la plume

mercredi 27 février 2008

L'écriture : une célébration

Ces jours ci, dans la rue, dans le bus, dans les magasins surtout, ça me poisse, ça me plombe, ça ne me lâche pas. Endurer, jusqu’à ce que cela m’abandonne et m’oublie, c’est ce que j’ai trouvé de moins violent face à ça. Aucun faux semblant, ça m’empoigne et m’enlève toute envie de tout. Plus de moteur, une envie irrésistible de m’enterrer et de disparaître.

Ce soir, j’ai été surprise de déceler une issue à « ça » – en plein ED, entre poivron et croquettes du chien : comme une promesse de célébration. Anticiper la besogne de façonner ce matériau, de le transformer en beau, si seulement j’en étais capable, bien consciente que c’est un métier, un don et une vocation. Je sais déjà mon goût pour circonscrire aussi minutieusement que possible les contours et le contenu d’un vécu, de donner chair et vie à « quelque substance de moi », car en modelant le matériau je le mets au dehors de moi, à distance dicible, et lui donne ainsi un sens et une forme à mes propres yeux. Et me pardonner de le vivre. Faire don d’une vie propre à l’angoisse, émanciper la peur, la culpabilité, la honte, le manque ou la tristesse, en vue d'un apaisement, et leur conférer un droit de cité en moi ou ailleurs.

Faire avec cette lourdeur, ce poids qui descend le centre vital très bas, si bas que seul une béance pourrait l'héberger. Laisser vivre le symptôme à son niveau corporel, de sa propre vie, sans lutter contre lui, plutôt que de le dédaigner au profit d’une causalité sensée être identifiée, ainsi gratifiée d’une hypothétique noblesse. Même si savoir la cause peut aider à « traverser ». Laisser à cette vague de fond prendre la place qu’elle demande, l’énergie qu’elle requiert, c’est lui donner une légitimité. Peut être même le seul apaisement immédiat – puisque j’ai renoncé aux produits anesthésiants. C’est une sorte de mécanisme qui dégonfle la souffrance, la désactive : l’observer et lui donner sa place c’est l’autoriser à exister… Dire l'étouffement, et sa dangereuse progression, cette source empoisonnée aux tréfonds de moi même, c’est déjà regarder le phénomène, et rendre au mal une valeur extérieure à elle, presque anatomique.

Comme pour tout le monde, les prosaïques contraintes de mon quotidien, tout bien expérimenté, s’accommodent mal de l’analyse et de l’introspection, excepté dans certains contextes consacrés. J’ai appris le leurre de cette croyance que la réflexion et l’activité du mental ont une prise quelconque sur le « mal » : celui-ci vit de sa propre existence, et le fera tant qu’il en aura besoin.
Etty Hillesum dit : « Fais ce que ta main trouve à faire, et ne pense pas à l'heure suivante ». La clé se trouve dans les tout petits détails de la vie, au sens qu'on leur confère. Et l'action.

Depuis quelques temps l’écriture et la lecture, compagnes et alliées, me font la danse du ventre et me séduisent par leur potentiel de surprises, de créativité et d’enrichissement. Des univers de refuges et de retrouvailles joyeuses, bouleversantes ou émouvantes de soi et de l’autre.
Ma démarche, mes tâtonnements actuels m’amènent à aborder certains écrivains qui ont su dire avant moi leur humanité et leur philosophie, intellectuellement, avec souffle, sensibilité ou humour, et quitter ainsi la solitude de ces souffrances certainement les plus partagées, et aussi les moins avouées.

M’incarner en écrivant ce que je vis, pour ne pas l’éviter et passer à côté de ce que ça peut revêtir de richesses et d'unicité, trouver le verbe ajusté pour le célébrer au lieu de le honnir, ce mal récurrent qui néanmoins s'éloigne de moi ; écrire pour le déposséder de son pouvoir ravageur, échappant ainsi à l'engloutissement.

Au fond, je ne sais pas très bien ce que je recherche vraiment : un soulagement, m’adonner au plaisir d’écrire, ou écrire quelque chose d’inédit à donner à lire ? Tout ceci me semble plein d'ambivalences...

Quoi qu'il en soit, je le vis toujours comme une célébration.

lundi 25 février 2008

La vie est difficile, mais ça n’est pas grave


Une vie bouleversée : Etty Hillesum

Ce livre m’avait été prêté. Depuis je l’ai acheté et je suis un peu déçue de la nouvelle édition, la typographie est moins élégante. (Editions du Seuil – Points 1995)

Comme toutes les choses qui font sens dans notre vie, je ne l’avais pas prévu, pas programmée l’irruption de ces mémoires bouleversées et bouleversantes. Une rencontre aussi. Depuis, Etty m’accompagne et ma vie a franchi un cap avec elle.

Partager ici cette expérience avec le souci que mes propos ne soient pas réducteurs – et de ce que je vis et de ce qu’elle dit -, ce partage d’intensité, de beauté et de richesse. « Son âme sans épiderme ».

Cette jeune fille très libre des années 42, moderne, a tout vécu, tout connu, une sexualité débridée, une thérapie surtout, et l'amour profond pour l'homme qui l'y accompagnera, qui la fera cheminer des angoisses existentielles à une intense vie intérieure puis à un mysticisme à la fois grave et joyeux et qui évoluera selon moi avec sa destinée, toujours attentive à ses amis et à sa famille, à son âme, et ce dans une omniprésente cohabitation avec les nazis d'Amsterdam.

Ses questionnements - et ses fulgurantes réponses – sur des choses qui me concernent autant que : l’écriture, la centration, l’équilibre entre vie intérieure et environnement, et leurs interactions, - le monde et le soi intérieur – le sentiment puissant et inné d’une mission qu’il faut sculpter et arracher au quotidien, l’autodiscipline que je commence à regarder d’un œil moins méfiant, les errances de l’âme et le désespoir, la foi, l’aspiration à grandir et à se dépasser, le vécu toujours plus intense de la réalité d’une existence spirituelle, du sacré de la vie, ses appétits sexuels finalement « dépassés » pour en avoir « extirpé » le sens qu’elle y met – et de ses vrais besoins - , son appétit tout simplement pour la vie et les choses de l’esprit, la lecture et le travail de certains auteurs (Dostoïevski et R.M. Rilke, pour elle), son altruisme surtout, qualité devenue inaccessible pour m’être longtemps abusée à cet endroit, et que je rejoins par d’autres biais…

Etty Hillusum m’a élargi un peu l’âme, m’a insufflé un peu de… foi ? à un moment où je pouvais la prendre, justement (il est de longues périodes où cela ne peut même pas nous traverser). Cette jeune juive découvrant la Bible, et se nommait : « celle qui ne sait pas s’agenouiller », ce qu’elle finira par faire, et de quelle manière : « Etre à l'écoute de soi-même. Se laisser guider, non plus par les incitations du monde extérieur, mais par une urgence intérieure », ou « sans doute un petit morceau de ciel restera toujours visible et j’aurai toujours en moi un espace intérieur assez vaste pour joindre les mains en prière ».

Tout ce que je lis sous sa plume, cette passion de la vie, de l'amour exigeant et de celui facile, et ces angoisses profondes, « un espace infini traversé de menaces mais aussi d'éternité », ces mots déposés sur ses cahiers « à lignes bleues », parlent de moi aussi, et comment cette jeune fille, disparue à 29 ans à Auschwitz, me laisse son message, au travers de tant de hasards. Et ce message est exempt de toute considération morale et de toute orthodoxie religieuse. « Chaque jour nous dépouille d’un peu de médiocrité ».

Dire aussi le goût que ça a qu’elle ait tant aspiré à laisser une œuvre littéraire et un message spirituel et humain et que sans le savoir c’est ce qu’elle a fait dans ce « simple journal intime » que je tiens entre mes mains quelques 45 ans plus tard…

A propos de ses aspirations à l’écriture, et la comparant à des estampes japonaises : « c’est ainsi que je veux écrire. Avec autant d’espace autour de peu de mots. […] Je voudrais n’écrire que des mots insérés organiquement dans un grand silence, et non des mots qui ne sont là que pour déchirer ce silence. […] Quelques coups de pinceau délicats – mais quel rendu du plus infime détail ! – et tout autour un grand espace, non pas un vide, disons plutôt : un espace inspiré. […] Si j’écris un jour (et qu’écrirais-je au juste ?) je voudrais tracer ainsi les quelques mots au pinceau sur un grand fond de silence. […] Il s’agira de trouver un juste dosage entre le dit et le non-dit, un non-dit d’action plus gros d’action que tous les mots que l’on peut tisser ensemble […] ». Et plus loin enfin : « Chaque mot serait comme une pierre milliaire ou un petit tertre au long des chemins infiniment plats et étendus, de plaines infiniment vastes ».

Dire combien j’ai alimenté à la lire mon moteur à reprendre goût à la vie, en son inéluctable cruauté, son chaos et son ineffable beauté, ses possibilités de plénitude – en conscience – et sa finitude : « La vie est difficile, mais ça n’est pas grave ».

Son regard sur la mort me fait grandir, car elle ne parle que de plénitude de chaque instant d’existence, et que la mort n’y est « qu’un évènement » qui élargit ce que nous avons à vivre. « Regarder la mort en face est l’accepter comme partie intégrante de la vie, c’est élargir la vie. […] Cela semble un paradoxe : en excluant la mort de sa vie on se prive d’une vie complète, et en l’y accueillant on élargit et on enrichit sa vie ». Et dans cette vision éclairée : « Je sais maintenant que vie et mort sont unies l'une à l'autre d'un lien profondément significatif. Ce sera un simple glissement, même si la fin, dans sa forme extérieure, doit être lugubre et atroce » dit-elle, se sachant condamnée

Il me suffit d’ouvrir le livre à n’importe quelle page, j’y trouve toujours du beau : « Tant de beauté et tant d’épreuves. Et toujours, dès que je me montrais prête à les affronter, les épreuves se sont changées en beauté ». Et la page suivante : « Il est toujours là, cet arbre, cet arbre qui pourrait écrire ma biographie. Pourtant ce n’est plus le même, ou bien est-ce moi qui ne suis plus la même ? ».

Lire Etty Hillesum pour moi, ce fut comme si une autre femme, dans un autre pays et en d’autres temps, avait relaté un cheminement que j’ai déjà partiellement emprunté (car elle est devenue mystique et pas moi), vécu ma vie intérieure en accéléré (en deux ans de journal intime elle parcourt un chemin intérieur fulgurant), laissant ce témoignage à la postérité et me donnant des clés en avance.

« N’existe-t-il pas d’autres réalités que celle qui s’offre à nous dans le journal et dans les conversations irréfléchies et exaltées des gens affolés ? Il y a aussi la réalité de ce petit cyclamen rose indien et celle aussi du vaste horizon que l’on finit toujours par découvrir au-delà des tumultes et du chaos de l’époque. » Cette intension de sens dans chaque infime détail du quotidien.

Elle est toujours lucide, elle s’élève toujours : « C’est en souffrant que j’apprends ce que je sais (…). Mais c’est le passage obligé pour accéder soi-même au cosmos. Toutefois le billet d’entrée est particulièrement élevé, on doit le réunir longtemps à l’avance, à force de sang et de larmes. Mais il n’est pas excessif ; pas une souffrance, pas une larme n’est de trop. »

Durant ses séjours successifs dans le camp d’où elle ne reviendra finalement pas, elle s’est tant élevée, son rayonnement mystique est si intense que je me sens dépassée. C’est une mystique et une philosophe, et je crois que c‘est la philosophe qui me touche :

« Dans mes actions et mes sensations quotidiennes les plus infimes se glisse un soupçon d’éternité. Je ne suis pas seule à être fatiguée, malade, triste ou angoissée, je le suis à l’unisson de millions d’autres à travers les siècles, tout cela c’est la vie ; la vie est belle et pleine de sens dans son absurdité, pour peu que l’on sache y ménager une place pour tout et la porter toute entière en soi dans son unité ; alors la vie, d’une manière ou d’une autre, forme un ensemble parfait. Dès que l’on refuse ou veut éliminer certains éléments, dès que l’on suit son bon plaisir et son caprice pour admettre tel aspect de la vie et en rejeter tel autre, alors la vie devient en effet absurde : dès lors que l'ensemble est perdu, tout devient arbitraire. »

Chaque page – jusqu’à ses lettres du camp de Westerbork - est un champ (un chant) de méditation et d’émerveillement et son témoignage a pour moi valeur d’encouragement.

Revers de miroir


J
'ai besoin de ces coupures d'avec l'extérieur, de ces descentes solitaires recroquevillées, dans une consistance intérieure presque minérale, rejoindre le blessé en moi, cet archaïque apprivoisé pour m'y réchauffer, me recentrer et y puiser toute la force capable de m'habiter, pour exister à nouveau avec les autres et vivre ce que j'ai à vivre...

mardi 19 février 2008

Songes d'une matinée dans le métro


*10h 30, sur le trajet du métro :

Je me suis regardée dans une vitrine et je me suis dit : « ma démarche est hésitante ». Où ai-je été écoper cette banalité ? Bancale serait plus exact, ou claudicante ? Ou bien, chaloupée ?

*10h 42, assise une fesse en dehors du strapontin, le nez dans mon bouquin :
Ce jeune géant assis à côté de moi est d'une beauté grecque qui m'arrache un râle contenu. Il exsude de lui la - le... Mon désir. (Je suis sensible aux géants).

*10h50, correspondance à St Lazare :
Le dôme de cette station (dehors & dedans) est bien conçu. Esthétiquement et fonctionnellement. Dans les escalators je regarde en bas vers la rotonde à plusieurs niveaux de la ligne 14 et je me sens dans un film de science fiction. C'est la première fois que je le formule, mais je me le disais à chaque fois.

*10h 52, le couloir qui se termine par un coude puis par l'escalier :
Ça fait un an 1/2 que je fais le même trajet toutes les semaines. Je réalise seulement maintenant que je le connais par cœur. Ou est-ce que c'est seulement maintenant que je le connais par cœur ? La faute à mon mental toujours ailleurs que là où je suis.

*10h 53, dans le couloir juste au coude :
J'ai croisé une armada de contrôleurs RATP, ça sentait le rire gras (comme aimait à le dire méprisamment mon père à propos de la famille de ma mère) et l'after shave dégueulasse à la lavande.

*10h 54 le coude du couloir juste avant l'escalier :
Il y avait là, en arrêt, une grande et belle femme brune, très maigre. C'était une actrice mais je ne sais pas son nom. Elle m'a parue perdue.

*10h 55, le palier dans le petit escalier :
Cette affiche de Michèle Torr. Michèle Tooorrrrrrrr... (je me gratte la tête et je roule des yeux, le tout intérieurement).

*11h 03, Ligne 12, siège à quatre :
Tandis que j'écris sur mes genoux, un jeune homme ramasse mon bouquin qui est tombé : « Madame !... » Ah oui, c'est vrai, je suis une dame.

*11h 12, le même siège à quatre, mais le jeune homme poli est parti :
Un vieux Monsieur très guindé digne vient s'asseoir face à moi, nos genoux se touchent, brrr j'évite. Je devine qu'il a lancé un regard appuyé au turc-roumain-slovaque qui a envahi deux banquettes d'un seul coup avec ses sacs, juste pour deux stations. Écrire devient inconfortable.

*11h 15, le nez dans mon bouquin à nouveau
Ce bouquin de Fred Vargas ça n'est peut être pas de la littérature (j'ai des prétentions récentes) mais qu'est-ce qu'elle m'ébranle comme elle écrit l'intuition...

*11h 30, à destination :
Dans la salle d'attente, je remarque à nouveau cette carte postale épinglée au mur - la photo d'un tag : « Plutôt la VIE » y est proclamé.

Oui, plutôt la VIE, c'est un vrai choix, ça.

Post-scriptum :
Dans le bus au retour, derrière moi deux jeunes complètement défoncés, beaux, bruyants et pathétiques ; la zone. Je me dis : plutôt la vie, un choix ? Il y a des choix (la défonce) qui s'ils sont des non-choix, sont des choix quand même... Ainsi va la vie, pour tenter d'exister un peu quand même. Et je sais de quoi je parle.

dimanche 17 février 2008

Les galets


On doit le flou remarquable de cette photo
de la cascade - et des autres vues - à mon téléphone portable



Ne pas laisser cette journée de dimanche s’éteindre avant d’en avoir témoigné, telle est la pensée que je remâche depuis ce matin. Plutôt une interrogation qu’une pensée, et teintée de jugement. Qu’est-ce qui fait que la journée d’hier ne s’est pas imprégnée en moi comme un événement exceptionnel ? Une voix en moi m’empoisonne avec ses « ça aurait dû te faire ça, normalement... », comme s'il existait un standard de vécus, auquel il faudrait se conformer ?

Hier j’ai passé la journée à la mer. Et la mer, que je vois si rarement, habituellement elle m’empoigne et me stupéfie, m’émerveille. D’autant que le paysage quotidien dont je me contente est celui de la ville. La nature, elle me manque toujours, plus ou moins cruellement.

Ce samedi là brille de cette lumière particulière des jours d’hiver radieux, et le froid est sec et vif. Je suis bien couverte et j’adore le vent de la mer.
Alors comment se fait-il que cette journée extra-ordinaire ne m’ait pas transportée ? Par quoi et où mes sens étaient-ils capturés ? Cette anesthésie émotionnelle, pas tout à fait inconnue, qui m’interdit de goûter pleinement au moment présent.

Ce matin j'ai dit au téléphone : « Hier, j'ai été à la mer » et en le disant, et écoutant ce « Ah bon ??», j'ai mieux gravé que c'est à moi que c'était arrivé.

Dans cette expédition, comme un écran à mes propres ressentis, il y a l’omniprésence de ces six pré adolescentes que A. (l’animatrice) et moi accompagnons pour découvrir une plage de galets. La relation avec A. à la fois ultra confiante et toujours en redécouverte, un mélange de vigilance et d’amour ? La fatigue d’un lever très matinal, faisant suite à un vendredi de digestion de crise, terminé par une nouvelle soirée « conférence » dans Paris ? Peut être.

Hier, je commence à me poser cette question vers 15h, lorsque enfin assise sur le rebord d’un bac à sable j’attends le petit groupe occupé à acheter des cartes postales. Le soleil me réchauffe agréablement, enfin seule (?) et protégée du froid mordant par le bloc que forme cet hôtel hideux, sur cette placette dédiée aux poubelles et aux toilettes publiques, que nous sommes bien contentes de trouver.

- « Qu’est-ce que je vais retenir de cette journée ? Qu’est-ce qui s’est imprimé en moi aujourd’hui, dans cette expérience presque surréaliste ? ». Et la réponse sommaire, presque absurde :
- Ce sont ces quelques secondes, où m’approchant de l’eau au risque de trébucher pour cause de dangereux monticule de galets, cet instant magique où l’expérience m’a enfin transpercée, où j’ai « vu » la transparence de l’eau juste en amont de la vague qui se formait, cette épaisseur d’eau faisait loupe sur les galets aux camaïeux bruns et gris. Et le grondement sourd de la vague qui soulève les galets. Cet instant là, cette vision et ce son là, cette émotion là. Imprimée. Un instant où vécu, sens alertés, événement, présent, font un tout. Un instant où je me sens exister intensément dans l'environnement, incluant les cris de mes petites compagnes.

Pourtant trois heures auparavant, assises sur ces digues de gros galets, à trois mètres du ressac, nous avions pique niqué gaiement... Et, dans une brume changeante les falaises si particulières de Fécamp s’imposaient en avant plan de l’horizon bombé de l’océan bleu-vert. Ce soir seulement, en observant une photo les éoliennes me reviennent en mémoire.

A mieux m'y attarder il me reste d'autres fragments : malgré le sol menaçant (pour moi) de galets et sous le vent vif du large, je retiens quelques instants fugaces avec ces adolescentes, dont la confiance en moi est si volatile, moments partagés qui ont fait sens pour moi, ou m’ont émue.

A., spontanée et vive dans son professionnalisme, se réjouit de l'émerveillement de nos ados ; et nos discussions plus intimes à l’avant du minicar, quand les filles sont calmes, et les souvenirs qui ont resurgi pour elle comme pour moi au passage à Étretat, (mais pour moi c’était un souvenir au goût lourd, un peu écœurant).

A. qui me confie le volant du minicar au retour, ce qui me touche énormément et me paralyse de responsabilité et de trac, moi qui aime tant conduire et si aisément d’habitude, malmenant la boîte de vitesse.

De retour chez moi en bus à 21h, je n’ai déjà plus le souvenir de cet écrin d’un mètre carré de vague roulant sur les galets gris et bruns. Peut être ai-je gardé l’emprunte d’un grand bol d’air, de liberté improvisée - les ados son imprévisibles -, d’une drôle de parenthèse dans mon quotidien, dont j’ai presque la tentation de croire qu’elle n’a pas existé. Jusqu’à maintenant…


Devant mon clavier, deux témoins immobiles, froids, ovales et stratifiés dans des tons dégradés de gris viennent s'ajouter à mes petits objets sacrés.

lundi 11 février 2008

Ce qui est là

Photo empruntée au site Daseinsanalyse
Le Pr Henri Maldiney, Docteur en philosophie, historien de l'art, il a enseigné la philosophie générale, l'anthropologie phénoménologique et l'esthétique.

« L’existence est rare.
Nous sommes constamment,
mais nous n’existons que quelquefois,
lorsqu’un véritable événement nous transforme. »

«
J’écris pour ceux que cet écrit éveillera.
À quoi ? À ce pourquoi j’écris. »

Henri Maldiney


Mon ami JP m'a appelée aujourd'hui comme il le fait presque quotidiennement ces derniers jours, m'arrachant à quelque activité hypnotique sur mon PC, errant dans un état cotonneux percé de petits repères essentiels, ou au mieux le nez dans un bouquin - dont je reparlerai sûrement - et qu'il m'a prêté d'ailleurs. Nous sommes contemporains de formation depuis 3 ans. Il avait envie de me parler de cette série de conférences qu'il suit sur la Daseinsgnanlyse à la Sorbonne depuis octobre. Ces samedis dont j'avais tant envie, auxquels j'ai renoncé pour cause de tsunami sous mon toit. Je me rends compte que j'ai dépassé la crise car nos échanges sur ses notes phénoménologiques de samedi dernier m'ont [presque] autant brassées que lui ! Je pourrais donc à nouveau me concentrer, libérer un peu d'éther, et décoller de mes très prosaïques soucis de territoires ? Me souvenir que j'avais trouvé en la phénoménologie un fondement philosophique qui m'avait profondément autorisée à exister dans ma différence...

L'envie m'est venue de fouiner ce soir dans mes notes prises lors d'un séminaire animé par Edith Blanquet, dans le cadre de Genesis (Site de l'IGPL où elle forme aussi les Gestalt-thérapeutes) : « La contrainte à l'existence, c'est la contrainte à l'impossible », « Les zones d'ombre en moi me ramènent à qui je deviens », « J'ai à m'attarder sur quel goût ça a, quand je ne me sens plus exister»...

J'avais presque oublié – mes amnésies ne sont pas toujours libératrices - que lors de cet atelier, je m'étais sentie en pays connu, enfin ! Comme un poisson qui, après avoir traîné une naissance au mauvais endroit, au mauvais moment, des années durant, dans tous les océans de la planète, aurait découvert son bon courant marin, et qu’enfin il y retrouvait ses congénères ! Femme aquatique éperdue qui s'est égarée dans tous les déserts, et trouve son oasis, sa petite flaque habitée de ceux de sa race : mes vertiges et mes incertitudes existentielles avaient déjà été visités ! Tous ces philosophes que je découvrais d'un coup d'un seul, avaient déjà élaboré à propos de ces abîmes de l'humain, et je supposais donc qu’ils les avaient traversés ?
Et je n’ai fait que les frôler encore !

C'était en septembre dernier. Depuis, le ciel m'était tombé sur la tête. Mais tout ce que j'ai du réviser de convictions et de croyances, de culpabilité et de regrets à abandonner, tous les renoncements auxquels j'ai dû travailler depuis, n'avaient pourtant pas été vains.

En même temps que la terre s’ouvrait un peu plus sous mes pieds, de ce chaos* sortait une ouverture que je n’aurais même pas osé imaginer, sur un monde de lecture et d’écriture, sur des rencontres d'une richesse apparemment illimitée, si j'accepte de me mettre au travail.

J'ai commencé hier à sortir d’une léthargie créatrice de plusieurs mois, reprendre le travail où je l’avais laissé, entre autres scanner des extraits de divers ouvrages empruntés et pas rendus (bien qu'étant responsable de la bibliothèque de l'école). Celui sur lequel je planchais ce matin, de Marc-André Bouchard, a pour titre : « De la phénoménologie à la psychanalyse ».

Il n’y a pas de hasards.


*Trouvé cette définition à propos du chaos : Dans la mythologie grecque, le Chaos (en grec ancien Χαος / Khaos, littéralement « Faille, Béance », du verbe χαινω / kainô, « béer, être grand ouvert ») est le tout énorme et indifférencié contenant toutes choses à venir.

dimanche 10 février 2008

Obsession, ou passion ?

Le 3 janvier 2008

C'est l'histoire d'une obsession.

Le héros, jusque dans ses années mûrissantes se trouve contraint à une sagesse durement payée... le prix d’une passion ravageuse pour une vilaine fille ayant guidé son destin. (Tours et détours de la vilaine fille, Mario Vargas Llosa)


Ce livre harponné au hasard (le hasard ?) à la bibliothèque municipale hier (qui fut effectivement une journée étonnamment active, donc épuisante), j'en ai dévoré intégralement les 405 pages aujourd’hui... mes yeux cramponnés aux mots, mes pensées aux images créées, mes doigts tournant page après page – encore et encore, que cela ne cesse ja-mais, ce plaisir de se laisser porter, légère, cette avidité envers ce qui vient me nourrir de l’extérieur et m’emmène dans un autre univers, mes mains, mes poignets et mes coudes engourdis sous le poids du livre, mon corps abandonné entre couette et oreillers à la drogue divine, ce « ne rien faire » d’autre que lire [lire est-ce faire quelque chose, quand on ne gagne pas sa vie ?, et la perd-t-on ?], le petit juge intérieur me flagellant de « ne rien faire » qui se voie de l’extérieur, par les autres, quelque chose d’efficace et d’utile, d’obligé de contraint et de sage… Quelque chose qui me rassurerait face à l'inéluctable finitude, ma quête de donner du sens à ma vie. Trouver la force de revenir par une toute petite porte dérobée vers mon projet de vie professionnelle ? Trop dur, pas après les confrontations de ces jours-ci ! Pas envie, pas envie, pas envie… Peur ! Fuite ? D'accord, j’assume.

Ce ne sont que les humbles suppliques de Théo me signalant discrètement que je ne l’ai pas sorti, qui sont suffisamment mobilisatrices pour me faire faire une pause dans cette longue traversée hors du temps, cette plongée silencieuse dans un ailleurs.
Après la ballade, retour sur les pages imprimées les yeux me brûlent. La seule chose qui change c’est la luminosité du jour, la surprise de voir qu’elle décline, alors que j’ai à peine commencé à lire à la lumière glauque de ce matin…

Addictions, dépendances, obsessions, compulsions… j’ai beau avoir abandonné les plus dangereuses d’entre vous, jamais je ne quitterai totalement celles qui me restent, je crois que je vous aime trop, et que nous concluons un pacte impérieux lorsque je suis un peu trop vulnérable… C’est un plaisir intense parfois un peu ambivalent, mais pas toujours… Mes passions.

Ne rien faire

Mais dire ici le rien.

Je tiens à apporter une nuance de taille (sortir du tout-ou-rien) : ma vie n’est pas faite de rien, mais de touts petits riens. Et à un rythme bien personnel. Rien que de le dire, je frissonne car je les aime ces touts petits riens quand je les savoure. Et c’est rien de le dire : c’est mieux de le vivre !

C’est pareil pour [cet autre blog], puisqu’il est un miroir transformant. Je le perçois comme… évanescent, presque léger, pas léger dans le sens de joyeux, mais léger par inconsistance… Non pas que certains mots ne soient pas lourds du poids de leur sens, lourds du vécu qu’ils contiennent, mais peut être que j’y investis beaucoup moins de besoin de [me] prouver quoi que ce soit ou de me rassurer. Moins lourd d’attentes… Et qu’ayant toujours vécu dans une sorte d’hyper attente de « tout », de gravité et d’urgence, de soif, je me sente à présent comme presque transparente, l’inconsistance de l’absence de douleur… Je peux témoigner à tous les sceptiques angoissés de la vie comme moi que l’absence de douleur peut se vivre comme un manque de repère. La douleur tient aussi bien debout qu’un vêtement plein de crasse…

Me voici donc avec ce « rien » que je décrivais tout à l’heure (et qui n’est plus rien, puisque je reconnais son existence !)

J'ai retenu de mon éducation : « Tu n'es pas adéquate en tant qu'être, [tu ne vaux rien en tant que Personne] alors pour compenser, tu dois toujours avoir quelque chose à faire ou à prouver ».
Et sachant que ne pas se conformer à ces règles c’est être condamné(e) aux flammes de l’enfer et de la damnation, ou pire, ne pas être aimée, ou à nouveau abandonnée, en l’occurrence « faire, c’est exister » fut un axiome aussi apocalyptique que toxique.
Dans cette logique névrotique, faire, c’est l’illusion de contrôler les évènements, les situations et les gens. Faire c’est se rassurer. Faire c’est combler le vide, faire c’est justifier son existence, car qui peut te le reprocher quand tu « fais ce qu’il faut » ? Faire c’est produire un résultat, et le résultat (soumis au cadre strict de certaines règles tribales) est la preuve que tu existes aux yeux des autres… Et quand tu n’existes pas au regard des autres, tu n’existes tout simplement pas ! Ça fait froid dans le dos, non ?

Voilà le toxique qui m’a nourri de longues décennies : la honte d'exister.

Et voilà pourquoi par antidote je me suis shootée de longues années à : « Ne-Rien-Faire »… Regarder le Rien en face, aller jusqu’au fond de ce néant là. Le néantissement de la honte d'être soi au monde. Et j'ai eu l'exigence insensée, l'ambition folle de... Ne-rien-faire, pour Être !

Et j’ai trouvé dans cette béance, après des années de souffrances fulgurantes, ma lumière et un moteur de vie.
Et puis j’ai découvert que je ne suis pas obligée de remplir le « rien » (ou néant), de souffrance – ou par exemple de substances pour fuir la souffrance. Même si je m'adonne encore à certaines dépendances relativement inoffensives, voire créatives.

A présent quand j'y arrive, je sors de cette attitude réactionnelle paralysante mais vitale. Puisque « faire » ça permet aussi de rencontrer des gens, de mouvoir et d'habiter son corps, c’est s’enrichir, alimenter de bonnes énergies, et parfois même ça permet d’exister mieux et plus intensément.

Être la créatrice de mon existence aujourd’hui. Quand j'y arrive...

(Écrit le 30 décembre 2007)

Rien

Le 30 décembre 2007, ailleurs

Je n’ai rien à dire ici aujourd'hui, je n’ai rien à montrer, je n’ai rien à raconter, ce que je vis me semble… Rien.

Je ne sens rien, ou presque, je me sens transparente dans toutes ces réunions familiales qui ne me font rien sentir (sauf un peu de joie avec mes neveux, un peu haine envers la famille, et de la frustration : bon, ça n’est pas rien) ! Ça me fatigue et pour couronner le tout, je n'existe pas dans cet environnement ! Mettre un point d’exclamation à la fin de ma dernière phrase c’est quelque chose, ça a de la matière ? Poser une question, ça n’est plus rien ? Mais ne pas avoir de réponse c’est… béant.

Je trouve ce lieu plein de rien, pâle comme rien. Ma vie me semble vide, lente, n’aboutissant sur… presque rien. Ce « presque », c’est que je reconnais ne pas pouvoir qualifier ce que je vis de « rien » parce que je sais d’où je viens, et que c’est mieux que… rien !
Mieux que d’être morte, mieux que de disparaitre complètement aux yeux des autres et - surtout - à mes propres yeux.

Est-ce que la vie ça serait juste un peu moins de rien ?
Est-ce que le « tout » de la vie serait ce minuscule interstice ?
Ce dérisoire, c’est juste un peu plus substantiel que « rien ».

Mais il y a quelque chose de pâle, de transparent et de vide comme dans ce lieu, comme dans mon existence en ce moment… Et ça n’est même pas vraiment souffrant… Le miracle c'est de ne plus avoir besoin de combler ce Rien avec n'importe quoi, de ne plus en souffrir... et de regarder ce Rien !

Rien n’a de sens vraiment, si ça n’est de souffrir le moins possible, de ne pas couler encore et toujours, de faire des choix entre un tout petit rien à droite et cet autre rien devant, qui se pointe juste devant moi, une visite, une musique, une lecture, une tâche quelconque. Une quête éperdue de pures gouttelettes de consistance et de goût... De perles de Sens.

Rien n’a de sens si ça n’est : chasser le néant qui guette, le rien qui affleure.
Rien, c’est déjà quelque chose… ? Rien c’est : rien.
Ni mal, ni bien.

Aujourd’hui je vais peut être revoir mon fils.
Ça n’est pas rien.

jeudi 7 février 2008

Un Beethoven français : George Onslow

Il était une fois un compositeur français presque méconnu,
dont une poignée de mélomanes
s'emploient à promouvroir l'oeuvre remarquable...
Je reprends leur intro in extenso :

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Né le 27 juillet 1784 à Clermont-Ferrand, le compositeur George Onslow est encore trop méconnu au regard de l’impact de son œuvre sur la musique romantique française. Anglais d’Auvergne et Parisien de Clermont-Ferrand, cet Européen avant la lettre est auteur d’une abondante production comprenant des symphonies, des opéras, des duos et trios, des quatuors et quintettes à cordes dont certains comptent parmi les chefs-d’œuvre de la musique de chambre du XIXe siècle.
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Le "Quintette L" jouera le quintette à vent op. 81 d'Onslow dans le cadre du Festival autour du Hautbois (OBOE) le mardi 12 février à 20 h. au Temple des Batignolles (44 rue des Batignolles, Paris 17è).
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