On doit le flou remarquable de cette photode la cascade - et des autres vues - à mon téléphone portable
Hier j’ai passé la journée à la mer. Et la mer, que je vois si rarement, habituellement elle m’empoigne et me stupéfie, m’émerveille. D’autant que le paysage quotidien dont je me contente est celui de la ville. La nature, elle me manque toujours, plus ou moins cruellement.
Ce samedi là brille de cette lumière particulière des jours d’hiver radieux, et le froid est sec et vif. Je suis bien couverte et j’adore le vent de la mer.
Alors comment se fait-il que cette journée extra-ordinaire ne m’ait pas transportée ? Par quoi et où mes sens étaient-ils capturés ? Cette anesthésie émotionnelle, pas tout à fait inconnue, qui m’interdit de goûter pleinement au moment présent.
Ce matin j'ai dit au téléphone : « Hier, j'ai été à la mer » et en le disant, et écoutant ce « Ah bon ??», j'ai mieux gravé que c'est à moi que c'était arrivé.
Dans cette expédition, comme un écran à mes propres ressentis, il y a l’omniprésence de ces six pré adolescentes que A. (l’animatrice) et moi accompagnons pour découvrir une plage de galets. La relation avec A. à la fois ultra confiante et toujours en redécouverte, un mélange de vigilance et d’amour ? La fatigue d’un lever très matinal, faisant suite à un vendredi de digestion de crise, terminé par une nouvelle soirée « conférence » dans Paris ? Peut être.
Hier, je commence à me poser cette question vers 15h, lorsque enfin assise sur le rebord d’un bac à sable j’attends le petit groupe occupé à acheter des cartes postales. Le soleil me réchauffe agréablement, enfin seule (?) et protégée du froid mordant par le bloc que forme cet hôtel hideux, sur cette placette dédiée aux poubelles et aux toilettes publiques, que nous sommes bien contentes de trouver.
- « Qu’est-ce que je vais retenir de cette journée ? Qu’est-ce qui s’est imprimé en moi aujourd’hui, dans cette expérience presque surréaliste ? ». Et la réponse sommaire, presque absurde :
- Ce sont ces quelques secondes, où m’approchant de l’eau au risque de trébucher pour cause de dangereux monticule de galets, cet instant magique où l’expérience m’a enfin transpercée, où j’ai « vu » la transparence de l’eau juste en amont de la vague qui se formait, cette épaisseur d’eau faisait loupe sur les galets aux camaïeux bruns et gris. Et le grondement sourd de la vague qui soulève les galets. Cet instant là, cette vision et ce son là, cette émotion là. Imprimée. Un instant où vécu, sens alertés, événement, présent, font un tout. Un instant où je me sens exister intensément dans l'environnement, incluant les cris de mes petites compagnes.
Pourtant trois heures auparavant, assises sur ces digues de gros galets, à trois mètres du ressac, nous avions pique niqué gaiement... Et, dans une brume changeante les falaises si particulières de Fécamp s’imposaient en avant plan de l’horizon bombé de l’océan bleu-vert. Ce soir seulement, en observant une photo les éoliennes me reviennent en mémoire.
A mieux m'y attarder il me reste d'autres fragments : malgré le sol menaçant (pour moi) de galets et sous le vent vif du large, je retiens quelques instants fugaces avec ces adolescentes, dont la confiance en moi est si volatile, moments partagés qui ont fait sens pour moi, ou m’ont émue.
A., spontanée et vive dans son professionnalisme, se réjouit de l'émerveillement de nos ados ; et nos discussions plus intimes à l’avant du minicar, quand les filles sont calmes, et les souvenirs qui ont resurgi pour elle comme pour moi au passage à Étretat, (mais pour moi c’était un souvenir au goût lourd, un peu écœurant).
A. qui me confie le volant du minicar au retour, ce qui me touche énormément et me paralyse de responsabilité et de trac, moi qui aime tant conduire et si aisément d’habitude, malmenant la boîte de vitesse.
De retour chez moi en bus à 21h, je n’ai déjà plus le souvenir de cet écrin d’un mètre carré de vague roulant sur les galets gris et bruns. Peut être ai-je gardé l’emprunte d’un grand bol d’air, de liberté improvisée - les ados son imprévisibles -, d’une drôle de parenthèse dans mon quotidien, dont j’ai presque la tentation de croire qu’elle n’a pas existé. Jusqu’à maintenant…
Devant mon clavier, deux témoins immobiles, froids, ovales et stratifiés dans des tons dégradés de gris viennent s'ajouter à mes petits objets sacrés.



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