Une vie bouleversée : Etty Hillesum
Ce livre m’avait été prêté. Depuis je l’ai acheté et je suis un peu déçue de la nouvelle édition, la typographie est moins élégante. (Editions du Seuil – Points 1995)
Comme toutes les choses qui font sens dans notre vie, je ne l’avais pas prévu, pas programmée l’irruption de ces mémoires bouleversées et bouleversantes. Une rencontre aussi. Depuis, Etty m’accompagne et ma vie a franchi un cap avec elle.
Partager ici cette expérience avec le souci que mes propos ne soient pas réducteurs – et de ce que je vis et de ce qu’elle dit -, ce partage d’intensité, de beauté et de richesse. « Son âme sans épiderme ».
Cette jeune fille très libre des années 42, moderne, a tout vécu, tout connu, une sexualité débridée, une thérapie surtout, et l'amour profond pour l'homme qui l'y accompagnera, qui la fera cheminer des angoisses existentielles à une intense vie intérieure puis à un mysticisme à la fois grave et joyeux et qui évoluera selon moi avec sa destinée, toujours attentive à ses amis et à sa famille, à son âme, et ce dans une omniprésente cohabitation avec les nazis d'Amsterdam.
Ses questionnements - et ses fulgurantes réponses – sur des choses qui me concernent autant que : l’écriture, la centration, l’équilibre entre vie intérieure et environnement, et leurs interactions, - le monde et le soi intérieur – le sentiment puissant et inné d’une mission qu’il faut sculpter et arracher au quotidien, l’autodiscipline que je commence à regarder d’un œil moins méfiant, les errances de l’âme et le désespoir, la foi, l’aspiration à grandir et à se dépasser, le vécu toujours plus intense de la réalité d’une existence spirituelle, du sacré de la vie, ses appétits sexuels finalement « dépassés » pour en avoir « extirpé » le sens qu’elle y met – et de ses vrais besoins - , son appétit tout simplement pour la vie et les choses de l’esprit, la lecture et le travail de certains auteurs (Dostoïevski et R.M. Rilke, pour elle), son altruisme surtout, qualité devenue inaccessible pour m’être longtemps abusée à cet endroit, et que je rejoins par d’autres biais…
Etty Hillusum m’a élargi un peu l’âme, m’a insufflé un peu de… foi ? à un moment où je pouvais la prendre, justement (il est de longues périodes où cela ne peut même pas nous traverser). Cette jeune juive découvrant
Tout ce que je lis sous sa plume, cette passion de la vie, de l'amour exigeant et de celui facile, et ces angoisses profondes, « un espace infini traversé de menaces mais aussi d'éternité », ces mots déposés sur ses cahiers « à lignes bleues », parlent de moi aussi, et comment cette jeune fille, disparue à 29 ans à Auschwitz, me laisse son message, au travers de tant de hasards. Et ce message est exempt de toute considération morale et de toute orthodoxie religieuse. « Chaque jour nous dépouille d’un peu de médiocrité ».
Dire aussi le goût que ça a qu’elle ait tant aspiré à laisser une œuvre littéraire et un message spirituel et humain et que sans le savoir c’est ce qu’elle a fait dans ce « simple journal intime » que je tiens entre mes mains quelques 45 ans plus tard…
A propos de ses aspirations à l’écriture, et la comparant à des estampes japonaises : « c’est ainsi que je veux écrire. Avec autant d’espace autour de peu de mots. […] Je voudrais n’écrire que des mots insérés organiquement dans un grand silence, et non des mots qui ne sont là que pour déchirer ce silence. […] Quelques coups de pinceau délicats – mais quel rendu du plus infime détail ! – et tout autour un grand espace, non pas un vide, disons plutôt : un espace inspiré. […] Si j’écris un jour (et qu’écrirais-je au juste ?) je voudrais tracer ainsi les quelques mots au pinceau sur un grand fond de silence. […] Il s’agira de trouver un juste dosage entre le dit et le non-dit, un non-dit d’action plus gros d’action que tous les mots que l’on peut tisser ensemble […] ». Et plus loin enfin : « Chaque mot serait comme une pierre milliaire ou un petit tertre au long des chemins infiniment plats et étendus, de plaines infiniment vastes ».
Dire combien j’ai alimenté à la lire mon moteur à reprendre goût à la vie, en son inéluctable cruauté, son chaos et son ineffable beauté, ses possibilités de plénitude – en conscience – et sa finitude : « La vie est difficile, mais ça n’est pas grave ».
Son regard sur la mort me fait grandir, car elle ne parle que de plénitude de chaque instant d’existence, et que la mort n’y est « qu’un évènement » qui élargit ce que nous avons à vivre. « Regarder la mort en face est l’accepter comme partie intégrante de la vie, c’est élargir la vie. […] Cela semble un paradoxe : en excluant la mort de sa vie on se prive d’une vie complète, et en l’y accueillant on élargit et on enrichit sa vie ». Et dans cette vision éclairée : « Je sais maintenant que vie et mort sont unies l'une à l'autre d'un lien profondément significatif. Ce sera un simple glissement, même si la fin, dans sa forme extérieure, doit être lugubre et atroce » dit-elle, se sachant condamnée
Il me suffit d’ouvrir le livre à n’importe quelle page, j’y trouve toujours du beau : « Tant de beauté et tant d’épreuves. Et toujours, dès que je me montrais prête à les affronter, les épreuves se sont changées en beauté ». Et la page suivante : « Il est toujours là, cet arbre, cet arbre qui pourrait écrire ma biographie. Pourtant ce n’est plus le même, ou bien est-ce moi qui ne suis plus la même ? ».
Lire Etty Hillesum pour moi, ce fut comme si une autre femme, dans un autre pays et en d’autres temps, avait relaté un cheminement que j’ai déjà partiellement emprunté (car elle est devenue mystique et pas moi), vécu ma vie intérieure en accéléré (en deux ans de journal intime elle parcourt un chemin intérieur fulgurant), laissant ce témoignage à la postérité et me donnant des clés en avance.
« N’existe-t-il pas d’autres réalités que celle qui s’offre à nous dans le journal et dans les conversations irréfléchies et exaltées des gens affolés ? Il y a aussi la réalité de ce petit cyclamen rose indien et celle aussi du vaste horizon que l’on finit toujours par découvrir au-delà des tumultes et du chaos de l’époque. » Cette intension de sens dans chaque infime détail du quotidien.
Elle est toujours lucide, elle s’élève toujours : « C’est en souffrant que j’apprends ce que je sais (…). Mais c’est le passage obligé pour accéder soi-même au cosmos. Toutefois le billet d’entrée est particulièrement élevé, on doit le réunir longtemps à l’avance, à force de sang et de larmes. Mais il n’est pas excessif ; pas une souffrance, pas une larme n’est de trop. »
Durant ses séjours successifs dans le camp d’où elle ne reviendra finalement pas, elle s’est tant élevée, son rayonnement mystique est si intense que je me sens dépassée. C’est une mystique et une philosophe, et je crois que c‘est la philosophe qui me touche :
« Dans mes actions et mes sensations quotidiennes les plus infimes se glisse un soupçon d’éternité. Je ne suis pas seule à être fatiguée, malade, triste ou angoissée, je le suis à l’unisson de millions d’autres à travers les siècles, tout cela c’est la vie ; la vie est belle et pleine de sens dans son absurdité, pour peu que l’on sache y ménager une place pour tout et la porter toute entière en soi dans son unité ; alors la vie, d’une manière ou d’une autre, forme un ensemble parfait. Dès que l’on refuse ou veut éliminer certains éléments, dès que l’on suit son bon plaisir et son caprice pour admettre tel aspect de la vie et en rejeter tel autre, alors la vie devient en effet absurde : dès lors que l'ensemble est perdu, tout devient arbitraire. »
Chaque page – jusqu’à ses lettres du camp de Westerbork - est un champ (un chant) de méditation et d’émerveillement et son témoignage a pour moi valeur d’encouragement.

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