dimanche 6 avril 2008

Le bruissement de la langue

« Je m'imagine aujourd'hui, un peu à la manière de l'ancien Grec, tel le décrit Hegel : il interrogeait, dit-il, avec passion, sans relâche, le bruissement des feuillages, des sources, des vents, bref le frisson de la Nature, pour y percevoir le dessin d'une intelligence. Et moi, c'est le frisson du sens que j'interroge en écoutant le bruissement du langage - de ce langage qui est ma Nature à moi, homme moderne. »

(Roland Barthes, dans « Vers une esthétique sans entraves », 1975)

Une voix ou une voie ?

Mon projet intime comportant notamment de découvrir les écrivains, la littérature, et suivant divers conseils de personnes en qui j'ai mis ma confiance, j'avais entrepris la lecture de Roland Barthes. Ayant emprunté son ouvrage « Œuvres complètes - Tome 3 » contenant les « Fragments d'un discours amoureux » ainsi que « La chambre claire » qui m'avaient été spécialement recommandés, je n'ai pu terminer mes lectures vagabondes (inévitablement j'avais transgressé vers d'autres écrits - ci-dessous), car j'ai imprudemment dépassé la date de rendu de la bibliothèque. Je me suis retrouvée brutalement dessaisie de ce gros livre qui m'a pourtant ouvert à un monde de l'esprit que je ne soupçonnais (peut-être ?) pas. Ce « peut être » car je me demande si je ne retourne pas aux sources de mon enfance, celles d'un père cultivé, entouré de livres, un peu philosophe, musicien, mathématicien, bouddhiste, scientifique et grand penseur... Un fou, forcément, qui s'est « soigné » avec ces outils là.

La lecture de cet ouvrage était d'autant plus laborieuse que je prenais des notes... Voici aujourd'hui un petit extrait de ces notes, sur le thème de l'écrivain. Je finirai bien par m'acheter - quand je pourrai - l'un des ouvrages cités plus haut, parce qu'ils font déjà partie du tracé nouveau de mon paysage intérieur, de mon ouverture à la Littérature. De mon intime donc.

Depuis, ma versatilité, mes déambulations, mes rencontres et ma mauvaise mémoire ayant sévi, au lieu d'acheter ce livre, j'en ai acheté d'autres, dont il est déjà question pour certains ici...

Je me sens dans cette démarche - qui eut pour départ un désir d'écrire - comme l'amoureuse éperdue d'un étranger (paré de l'aura de celui que l'on croit connaître), qui par passion - douce et inattendue contrainte - serait amenée à découvrir et à apprendre cette langue étrangère en vue de tricoter du bonheur avec l'être fantasmé, et qui finalement se passionnerait d'un autre appétit pour les riches méandres de cette langue, comme d'un univers insoupçonné, source vive de nouveaux symboles pour son esprit et son âme, et en oublierait (momentanément) l'être convoité.

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« D'un point de vue des pratiques et des souffrances, tout écrivain peut se comparer aux plus grands. »
(Roland Barthes, dans « Sollers écrivain », à propos de Sollers et Proust « comparés »)

« Une fin que l'écrivain lit dans sa solitude sociale. Car l'écrivain est seul, abandonné des anciennes classes et des nouvelles. Sa chute est d'autant plus grave qu'il vit aujourd'hui dans une société où la solitude elle-même, en soi, est considérée comme une faute [...]. Nous acceptons (c'est là notre coup de maître) les particularismes mais non les singularités ; les types, mais non les individus. [...] Mais l'isolé absolu ? Celui qui n'est ni breton, ni corse, ni femme, ni homosexuel, ni fou, ni arabe, etc. ? Celui qui n'appartient même pas à la minorité ? La littérature est sa voix, qui, par un renversement "paradisiaque", reprend superbement toutes les voix du monde, et les mêle dans une sorte de chant qui ne peut être entendu que si l'on se porte, pour l'écouter [...], très au loin, en avant, par delà les écoles, les avant-gardes, les journaux et les conversations. »
(Roland Barthes, Œuvres complètes page 950)

« Dans tout homme qui parle l'absence de l'autre, du féminin se déclare : cet homme qui attend et qui souffre, est miraculeusement féminisé. Un homme n'est pas féminisé parce qu'il est inverti, mais parce qu'il est amoureux. »
(Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux)

mercredi 2 avril 2008

Elle ne doit pas savoir qu’elle écrit ce qu’elle écrit

« Il faut toujours une séparation d’avec les autres gens autour de la personne qui écrit les livres. C’est une solitude essentielle. C’est la solitude de l’auteur, celle de l’écrit. Pour débuter la chose, on se demande ce que c’était ce silence autour de soi. Et pratiquement à chaque pas que l’on fait dans une maison et à toutes les heures de la journée, dans toutes les lumières, qu’elles soient du dehors ou des lampes allumées dans le jour. Cette solitude réelle du corps devient celle, inviolable, de l’écrit. Je ne parlais de ça à personne. Dans cette période là de ma première solitude j’avais déjà découvert que c’était écrire qu’il fallait que je fasse. »

« J’étais abasourdie par Lacan. Et cette phrase de lui : '' Elle ne doit pas savoir qu’elle écrit ce qu’elle écrit. Parce qu’elle se perdrait. Et ça serait la catastrophe. '' C’est devenu pour moi, cette phrase, comme une sorte d’identité de principe, d’un '' droit de dire '' totalement ignoré des femmes »

« C’est l’inconnu de soi, de sa tête, de son corps. Ce n’est même pas une réflexion, écrire, c’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, parallèlement à elle-même, d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie. »

(Marguerite Duras : Écrire - Folio 1993)

mardi 1 avril 2008

Le pont


Extrait de : « Essais et conférences », de Martin Heidegger :

Bâtir habiter penser

« Léger et puissant », le pont s’élance au-dessus du fleuve. Il ne relie pas seulement deux rives déjà existantes. C’est le passage du pont qui seul fait ressortir les rives comme rives. C’est le pont qui seul fait ressortir les rives comme rives. C’est le pont qui les oppose spécialement l’une à l’autre. C’est par le pont que la seconde rive se détache en face de la première. Les rives ne suivent pas le fleuve comme des lisières indifférentes de la terre ferme. Avec les rives, le pont amène au fleuve l’une et l’autre étendue de leurs arrière-pays. Il unit le fleuve, les rives et le pays dans un mutuel voisinage. Le pont rassemble autour du fleuve la terre comme région. Il conduit ainsi le fleuve par les champs. Les piliers, qui se dressent immobiles dans le fleuve, soutiennent l’élan des arches, qui laissent aux eaux leur passage. Que celles-ci suivent leur cours gaiement et tranquillement, ou que les flots du ciel, lors de l’orage ou de la fonte des neiges, se précipitent en masses rapides sous les arches, le pont est prêt à accueillir les humeurs du ciel et leur être changeant. Là même où le pont couvre le fleuve, il tient son courant tourné vers le ciel, en ce qu’il le reçoit pour quelques instants sous son porche, puis l’en délivre à nouveau.

Le pont laisse au fleuve son cours et en même temps il accorde aux mortels un chemin, afin qu’à pied ou en voiture, ils aillent de pays en pays. Les ponts conduisent de façons variées. Le pont de la ville relie le quartier du château à la place de la cathédrale, le pont sur le fleuve devant le chef-lieu achemine voitures et attelages vers les villages des alentours. Au-dessus du petit cours d’eau, le vieux pont de pierre sans apparence donne passage au char de la moisson, des champs vers le village, et porte la charretée de bois du chemin rural à la grand-route. Le pont de l’autostrade est pris dans le réseau des communications lointaines, de celles qui calculent et qui doivent être aussi rapides que possible. Toujours et d’une façon chaque fois différente, le pont ici ou là conduit les chemins hésitants ou pressés, pour que les hommes aillent sur d’autres rives et finalement, comme mortels, parviennent de l’autre côté. De ses arches élevées ou basses, le pont saute le fleuve ou la ravine : afin que les mortels – qu’ils gardent en mémoire ou qu’ils oublient l’élan du pont – afin qu’eux-mêmes, toujours en route déjà vers le dernier pont, s’efforcent au fond de surmonter ce qui en eux est soumis à l’habitude ou n’est pas sain[1] pour s’approcher de l’intégrité[2] du Divin. Le pont rassemble, car il est l’élan qui donne un passage vers la présence des divins : que cette présence soit spécialement prise en considération (bedacht) et visiblement remerciée (bedankt) comme dans la figure du saint protecteur du pont, ou qu’elle demeure méconnaissable, ou qu‘elle soit même repoussée et écartée.

Le pont, à sa manière, rassemble auprès de lui la terre et le ciel, les divins et les mortels.



[1] L’habituel est ici le « quotidien », le champ d’activité de l’« On »
[2] Le « Sain », le « Non-Blessé »