Extrait de : « Essais et conférences », de Martin Heidegger :
Bâtir habiter penser
« Léger et puissant », le pont s’élance au-dessus du fleuve. Il ne relie pas seulement deux rives déjà existantes. C’est le passage du pont qui seul fait ressortir les rives comme rives. C’est le pont qui seul fait ressortir les rives comme rives. C’est le pont qui les oppose spécialement l’une à l’autre. C’est par le pont que la seconde rive se détache en face de la première. Les rives ne suivent pas le fleuve comme des lisières indifférentes de la terre ferme. Avec les rives, le pont amène au fleuve l’une et l’autre étendue de leurs arrière-pays. Il unit le fleuve, les rives et le pays dans un mutuel voisinage. Le pont rassemble autour du fleuve la terre comme région. Il conduit ainsi le fleuve par les champs. Les piliers, qui se dressent immobiles dans le fleuve, soutiennent l’élan des arches, qui laissent aux eaux leur passage. Que celles-ci suivent leur cours gaiement et tranquillement, ou que les flots du ciel, lors de l’orage ou de la fonte des neiges, se précipitent en masses rapides sous les arches, le pont est prêt à accueillir les humeurs du ciel et leur être changeant. Là même où le pont couvre le fleuve, il tient son courant tourné vers le ciel, en ce qu’il le reçoit pour quelques instants sous son porche, puis l’en délivre à nouveau.
Le pont laisse au fleuve son cours et en même temps il accorde aux mortels un chemin, afin qu’à pied ou en voiture, ils aillent de pays en pays. Les ponts conduisent de façons variées. Le pont de la ville relie le quartier du château à la place de la cathédrale, le pont sur le fleuve devant le chef-lieu achemine voitures et attelages vers les villages des alentours. Au-dessus du petit cours d’eau, le vieux pont de pierre sans apparence donne passage au char de la moisson, des champs vers le village, et porte la charretée de bois du chemin rural à la grand-route. Le pont de l’autostrade est pris dans le réseau des communications lointaines, de celles qui calculent et qui doivent être aussi rapides que possible. Toujours et d’une façon chaque fois différente, le pont ici ou là conduit les chemins hésitants ou pressés, pour que les hommes aillent sur d’autres rives et finalement, comme mortels, parviennent de l’autre côté. De ses arches élevées ou basses, le pont saute le fleuve ou la ravine : afin que les mortels – qu’ils gardent en mémoire ou qu’ils oublient l’élan du pont – afin qu’eux-mêmes, toujours en route déjà vers le dernier pont, s’efforcent au fond de surmonter ce qui en eux est soumis à l’habitude ou n’est pas sain[1] pour s’approcher de l’intégrité[2] du Divin. Le pont rassemble, car il est l’élan qui donne un passage vers la présence des divins : que cette présence soit spécialement prise en considération (bedacht) et visiblement remerciée (bedankt) comme dans la figure du saint protecteur du pont, ou qu’elle demeure méconnaissable, ou qu‘elle soit même repoussée et écartée.
Le pont, à sa manière, rassemble auprès de lui la terre et le ciel, les divins et les mortels.
[1] L’habituel est ici le « quotidien », le champ d’activité de l’« On »
[2] Le « Sain », le « Non-Blessé »

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